1.1.04
Oui, il est beau, le poème de Fontane que tu m’as envoyé pour le Nouvel An – je l’ai lu avec plaisir, après avoir déjà envoyé le mien (c’est drôle comme nos goûts se simplifient) – et ta ligne d’horizon virtuelle avec les pétards de la Saint-Sylvestre est une merveille. Pas un de ces bricolages d’Internet, mais de l’art. Je voulais la copier et l’envoyer à d’autres, je n’y suis pas arrivé. Que ça reste ainsi, rien que pour moi, merci.
Hier soir, j’étais invité à un vrai réveillon avec des messieurs et des dames en habit. Environ 25 personnes, dont au moins dix psychanalystes. Les hôtes, un couple d’analystes, sont amis du peintre Manfred Schling, grâce à qui j’ai fait leur connaissance. Ils habitent dans un grand appartement de deux cent quarante mètres carrés dans le Bayrischer Viertel, très beau. La soirée s’est déroulée de manière étonnamment joyeuse et détendue. Bien que j’aie beaucoup bu, j’ai aujourd’hui la tête claire et je commence l’année relativement sobre.
Les hôtes possèdent les CD de Köhlmeier. Je n’ai fait que les voir: trois albums de 5 CD, titre: Die Sagen des klassischen Altertums, produits par ORF. Tu crois qu’on peut les trouver quelque part d’occasion sur Internet?
J’espère que toi aussi tu as bien passé le cap et que tu commences avec confiance. Que ce soit notre année, une fois de plus!
2.1.04
Michaël Johannes Maria Köhlmeier, voilà son nom… L’enregistrement serait-il vraiment si bon que personne ne veuille s’en défaire? Je vais donc devoir demander à ces lointaines connaissances de me le copier… Non, je ne peux pas m’y résoudre. Je vais donc renoncer à K. et continuer à ne rien savoir de l’Antiquité grecque. Ce n’est pas un grand malheur.
4.1.04
Tout ce que tu lis au cours de tes longues nuits… Les analystes m’ont recommandé Disgrâce de Coetzee, qui serait grandiose (en fait, j’ai trouvé que son discours du Nobel était bon.).
Les livres audio représentent un marché gigantesque, comme je l’ai découvert en cherchant Köhlmeier; depuis je me demande si je ne devrais pas aussi faire un livre audio, MZ & MZ (mon neveu), «Paroles et musique pour heures de méditation»? C’est peut-être là mon avenir? Entre-temps, j’ai obtenu ces Köhlmeier, une copie de l’original, 15 CD – maintenant, je n’ai plus qu’à les écouter; un plaisir inhabituel; depuis l’époque de L’Heure des enfants, je n’écoute plus la radio; maintenant il me faut donc de nouveau me visser dans un fauteuil, rester assis tranquille, regarder devant moi et écouter (quatre-vingts minutes par CD).
Dimanche gris. A rassembler les documents pour les impôts. Ecouter Köhlmeier. (En ce moment, je lis beaucoup; j’ai lu chez Schopenhauer qu’on pouvait lire à s’en rendre idiot; la plupart des professeurs souffriraient de cela; comme on peut trop manger et s’empiffrer, on pourrait aussi trop lire et en perdre la capacité de penser par soi-même; j’ai peur qu’il ait raison.)
10.1.04
Là, tout de suite là, séance de photos. Ah, si seulement – en cinquante ans de ma vie, en vingt-cinq ans de métier – je m’étais forgé une ou deux têtes à photographier, que je pourrais convoquer à toute heure! Je me suis hérissé contre tout, pendant cinquante ans, je pensais toujours que «ça» devait être vrai, exact, venir de l’intérieur, etc. – bêtises sentimentales! Mentir, voilà ce que j’aurais dû faire, jongler, jouer, escroquer. Maintenant je n’arrive même pas à regarder un instant la caméra avec insolence, hardiesse, de bonne humeur et sûr de moi. Plus je vieillis, moins je vaux comme modèle.
11.1.04
Tu m’enchantes à chaque fois avec tes saillies et tes attaques excentriques. Ta blague de Blanche Neige est fantastique (A propos: comment remarques-tu que des pommes sont contaminées? Moi, je ne le remarque pas. Je fais partie des cœurs sincères, crédules: j’achète, quand c’est possible, par principe, dans les magasins bio, car je n’ai pas confiance dans le reste. S’il te plaît, pas de remarques grossières à ce propos. Le fait est que fruits et légumes des magasins bio ont en général meilleur goût que ceux du supermarché –parfois je peux comparer, car Pierre, le peintre, achète tout au supermarché et me donne de temps en temps du raisin ou bien une pomme.)
12.1.04
Je suis en train de lire un autre Emmanuel Bove. Excellent. Du Flaubert.
Quant à la santé, voilà: si, au Japon, on est capable d’affiner et d’améliorer la viande des bœufs grâce à l’alimentation, aux massages, aux soins et à la mise en valeur du corps, ça devrait marcher aussi pour les êtres humains? Je ne crois pas que, pour les bœufs, ce soit une illusion. Leur viande a vraiment tout autre allure que celle de nos animaux de boucherie qui ont été engraissés avec du fourrage chimique. Pas de discussion s’il te plaît à propos du sens et du non-sens du bio – cette idée des bœufs m’a fasciné en dehors de ça. Nous sommes capables de trouver ce qui vaut le mieux pour les bœufs, et nous le faisons. Nous arrivons à les rendre plus sains, plus forts, plus beaux, plus potelés. Leur chair est exemplairement irriguée de sang, musclée, élastique, pas coriace. Si c’étaient de jeunes gens, ils seraient tous des Adonis. Pourquoi est-ce qu’on ne se met pas tout naturellement en frais comme ça aussi pour les humains? Imagine, si on nous massait tous les jours avec de la bière, si on nous promenait un peu à l’extérieur, si nous nous reposions, allongés, nourris sainement, etc. Comme nous nous sentirions bien, comme nous serions beaux, comme nous serions pacifiques!
***
10.1.06
Nous sommes allés pour la deuxième fois à Warnemünde, dans la plus belle chambre que je connaisse (panoramique), avec trois fenêtres directement sur la Baltique. Très grande, vient d’être rénovée (prix spécial de basse saison), pas un chat, la plage, large, vide et grise, la mer comme du plomb, les mouettes devant la fenêtre, et puis on sort, on marche le long de la plage, des bateaux vont, viennent – d’une beauté incroyable.
Merci pour le film de Horváth. C’est bien que je l’aie reçu et que je puisse le montrer. Sauvé pour deux heures. (Dans le train du retour de Warnemünde, j’étais à nouveau fermement décidé à jeter l’éponge jeudi prochain. Mais maintenant, avec Horváth dans mes bagages, je me réjouis – il n’était pas encore dans la boîte aux lettres; je suppose qu’il arrivera aujourd’hui.)
Il y a quelques jours, je suis allé à la première de la nouvelle présentation de Cabaret dans le Bar jeder Vernunft[1]. (Quelques changements de distribution: par ex., la vieille mère Hagen en Mlle Schulze.) Invitation officielle avec des billets déposés au guichet VIP et réception à la fin. Je ne sais pas pourquoi. Tous les notables de Berlin y sont déjà allés, on a donc invité les notables de banlieue pour que ce soit quand même un petit event. C’est un vrai phénomène. Déjà trois cents représentations à guichet fermé. Maintenant en voilà encore deux cents de programmées. Tous les soirs, deux cents, deux cent vingt spectateurs. Au fond, rien à dire de la soirée, car ils s’inspirent du film en tout, point par point. Des imitateurs. Mais quelle qualité! Celle qui imitait Liza Minelli était simplement sensationnelle. Et les musiciens, enthousiasmants. Zazie de Paris était également invitée. Nous avons passé une soirée amusante (elle incarne pour de vrai tout ce demi-monde du cabaret, ce mélange de sentimentalité, de kitsch mais aussi d’esprit, d’humour, d’intelligence, de plaisir, de jeu et de charme). C’étaient de belles retrouvailles et une soirée complètement réussie. Nous étions installés dans une petite loge en plein milieu de la tente. Tous les comédiens sont venus la saluer à la fin – elle est une sorte de Duse, de muse du demi-monde, soixante ans cette année –, si bien que je me suis à nouveau enivré à fond de toute cette béatitude de bar de théâtre. Je dois l’avouer une fois encore: au théâtre, je fonds. Mais seulement devant ce théâtre de café-concert, pas devant celui des fonctionnaires.
11.1.06
«Max reste. C’est le monde qui doit changer.» J’ai écrit quelque chose comme ça. Pour répondre à ton délire «under construction»: reste comme tu es! La nouvelle police de tes mails m’embrouille. Un étranger dans mon ordinateur?! (En aucun cas, je ne veux de nouveau parfum. J’en ai essayé un une fois. Ingrid me regardait toujours avec indignation, comme un frotteur, quand par hasard je m’approchais d’elle dans la rue. Ce n’est qu’en y regardant de près qu’elle se rendait compte que c’était moi. La seule eau de toilette qui me plairait à la place de Knize, c’est Vétiver de Guerlain, mais la vieille mixture. Depuis environ cinq ans, ils ont une nouvelle composition – un additif quelconque a été interdit – depuis ce n’est qu’une triste copie. Green Valley de Creed reste pour moi un parfum vraiment chic.)
Connais-tu La Valse des adieux de Kundera? Une des élèves en a marre de Walser et veut adapter La Valse des adieux. Que disons-nous de ça?
Aujourd’hui la cassette vidéo de Jens est arrivée. Quel aimable collègue! (C’est confortable de travailler dans une université comme ça, avec bibliothèque et vidéothèque et, en plus, des possibilités de visionnement. Dans ces conditions, je deviendrais poeta doctus et tout à fait pro et je finirais par réaliser des films qui te laisseraient pantois.)
12.1.06
Hier au Foyer de l’Opéra comique, j’ai vu La Belle Maguelonne, musique, Brahms, texte, Tieck. Laser lisait le texte. Si scandaleusement bien que je pouvais à peine attendre que le chanteur en finisse enfin avec ses airs pour continuer à entendre l’histoire. Une vraie fête. La langue, un bonheur, un vrai polar, chaque mot passionnant et coloré. Laser tourne de plus en plus au Moissi.
J’ai commencé La Valse des adieux de Kundera. Etonnant comme les gens se satisfont de peu. (C’est drôle, sans aucun doute, ça rappelle de loin Tchékhov, La Dame au petit chien, seulement beaucoup plus plat.)
Aujourd’hui donc, professeur à nouveau. Je vais voir si j’arrive au bout des heures avec le VHS du Wienerwald. Il n’en resterait alors plus que quatre.
12.1.06/2
Mon premier jour de réussite en tant professeur! Entrer, enfiler la cassette, appuyer sur la touche – et au bout de deux heures, rembobiner. Les dramaturges en herbe se sont bien amusées et m’ont remercié à la fin. Ça pourrait donc être aussi simple. Mais désormais, il me faudra à nouveau les torturer et moi avec. Je ne peux quand même pas leur passer sans cesse des vidéos. (Par ailleurs, la mise en scène est un vrai bonheur; noir et blanc, très lent, tout à fait poisseux à la viennoise, Qualtinger en Oskar, Hans Moser en roi magicien… Une pièce sensationnelle, méchante, désespérée, extrêmement drôle.)
J’ai immédiatement renvoyé la cassette. Un vrai plaisir d’enseigner comme ça. Dans le pire des cas, je demanderai à Jens de faire à ces dames une conférence pointue sur l’ironie, pour terminer – là elles auraient au moins quelque chose de durable à emporter, et ce serait liquidé.
Aujourd’hui est arrivé un petit paquet de Zweitausendeins[2], avec les pièces pour violoncelle de Casals – merci beaucoup. Malheureusement, la Chinoise n’était pas comprise dans le paquet… (Ai-je prétendu, dans le livre, que la deuxième visite au violoncelliste avait eu lieu chez une Chinoise? Ou est-ce moi qui l’imagine?)
Ce soir, j’irai à une fête d’anniversaire à laquelle Peter Hamm[3] est aussi invité (m’a-t-on annoncé), lequel se réjouirait tout spécialement de faire enfin ma connaissance (on nous a déjà présentés au moins quatre fois). Tu vois que je commence l’année en boute-en-train. A la demande d’Ammann. Il insiste pour que je me montre partout où je peux me montrer.
13.1.06
Il me semble que je me suis bien défendu. Bu beaucoup de vin rouge avec M. Hamm. Au réveil, ce matin tôt, une sévère gueule de bois.
Hamm est un homme extrêmement amical. Charmant, aimable, il a presque de l’humour. Je ne comprends pas ce que j’ai toujours eu contre lui. Ce n’était probablement que de l’indignation parce qu’il aurait pu se rendre compte de mon existence il y a vingt-cinq ans, mais qu’il a constamment refusé de le faire. Il tient probablement à ce qu’on le reconnaisse et le salue en premier.
Maintenant, au fond, la glace pourrait être rompue. Pourtant: il ne s’est pas montré vraiment chaleureux. Je ne suis pas assez intelligent et cultivé pour lui. Il aime les conversations à la* «Connaissez-vous Heyse? Avez-vous vu la mise en scène de Don Giovanni par Felsenstein? Que pensez-vous du nouveau Botho Strauss à Zurich? J’étais justement au bar avec Hunger-Bühler, un de mes amis… A Paris, à l’époque j’étais à la répétition de Stein pour La Walkyrie… ». Comme je reste bouche bée et que même quand il s’agit du Clavigo de Goethe, je ne peux que dire «Ah? Oui? Et je devrais le lire? Bien, je m’y mettrai dès demain», il a fini par se lasser. Mais seulement un peu. En soi, c’était une belle soirée, amusante.
14.1.06
La vie pourrait être comme ça: un petit article, raffiné, élégant, soigneusement repassé, posé sur le plateau du petit déjeuner? Ah, pourquoi pas tous les jours? Avec du soleil sur le papier peint de l’hôtel – tout serait tellement simple! Merci beaucoup pour ta critique de Maurice. Tu as pris un ton agréablement chaleureux, évité finement tout ce qui est tapageur, comme un bon ami qui vous raconte un livre au bistrot. (Tu le sais: il y a un embargo pour les critiques. A n’anticiper en aucun cas. Ammann t’en voudrait à mort!)
***
20.11.06
Avant-hier, j’étais à la Literaturhaus. Werner Morlang (le déchiffreur des microgrammes) et Peter Utz (spécialiste de Walser) ont bavardé autour de Walser sous la modération d’un M. Müller de la Süddeutsche. C’était tout à fait divertissant et stimulant. Dans ce contexte, j’ai appris ce que ça veut dire d’être adopté par la science littéraire. Utz a raconté qu’une édition scientifique de Walser était planifiée. Le responsable devrait être un professeur Groddeck qui ferait ça très bien et serait donc «occupé avec cela pendant les quinze prochaines années; il aurait déjà mis quelques doctorants sur le métier…» – 15 ans! Morlang et Echte ont déjà vécu vingt ans grâce à Walser. Je suis ébahi. Je vais commencer à écrire minuscule, que quelques personnes puissent aussi vivre un jour grâce à moi. Ce genre de travail m’est sympathique. Comme ça, ils ne font rien de plus bête.
21.11.06
Lothar Müller était envoûtant. J’ai rarement vu quelque chose d’aussi réservé sur un podium. Il a servi les deux invités sur un plateau d’argent, a posé des questions parfaites, sans faire de manière, sans la moindre vanité, il laissait circuler l’air et la lumière à sa gauche et à sa droite et se rendait presque invisible entre les deux. Seule la conclusion était irritante. Probablement devait-il s’en aller pour animer une deuxième soirée en un autre endroit. Au bout d’une heure, il a simplement dit, assez brusquement, un grand merci, au revoir – et s’est précipité ailleurs.
Après-demain, Saint-Pétersbourg. D’après l’horaire de vol, j’arrive à 15 h et j’ai déjà une lecture à 17 h. Le voyage est calculé trop juste. J’ai tout organisé de travers dès le début. Mais peut-être que je verrai quand même quelque chose dans la journée. (Dimanche à 8 h 45, je prends déjà l’avion du retour.) Toute cette arnaque m’a irrité. Ça commence avec le visa hors de prix, puis les hôtels exorbitants, et je pense que si je vais dans un café ou que je prends un taxi, je me ferai aussi avoir. De tout façon, à l’Est, on est sans cœur pour nous les capitalistes.
22.11.06
J’admire ton énergie dans ces choses. Nouveaux achats, réappro-visionnement, conservation de l’état actuel – rien que d’y penser, je suis au bord de l’épuisement. Je sombre lentement dans la poussière et le délabrement. Et chaque fois que j’en suis libéré à nouveau, je considère que la prestation est herculéenne, que mes sept travaux (ou combien y en avait-il déjà?) sont accomplis et que je ne pourrais plus venir à bout d’un huitième.
Peindre l’appartement en blanc? C’est inconcevable. Plutôt déménager dans un lieu fraîchement repeint.
Comment prend-on un parapluie avec soi dans l’avion? Ces obsédés ne vous laissent plus rien passer. Avec un parapluie, il est clair qu’on peut piquer ou frapper ou Dieu sait quoi.
A Pétersbourg, ai-je lu, dès que je sens un coup sur la tête (comprendre: être attaqué), je dois me jeter sur une des autos coûteuses qui sont au bord de la route (il semble qu’il y en ait partout), vraiment fort, pour que l’alarme commence à hurler. Je n’ai pas le droit de passer des roubles, au change, on va me tromper, et de toute façon, je serai une victime du début à la fin. Je ne dois pas boire d’eau du robinet, etc. Pour la première fois, j’ai le sentiment que je vais simplement rester à l’hôtel en attendant que ça passe. Je n’ai pas assez de temps pour découvrir vraiment la ville. (Hart Nibrigg écrit qu’il descend à l’Astoria, est-ce qu’il me verra là? J’ai été logé par le professeur russe dans une pension qui s’appelle Petro Palace.)
23.11.06
Ce n’est pas croyable. Tu trouves tout! Bientôt tu vas même pouvoir t’introduire dans le système de surveillance américain par satellite et tu pourras me voir en temps réel sortir de l’hôtel dans la rue obscure et trempée de pluie. Alors que toi, quand je me lève, tu viens d’aller au lit (le décalage horaire avec Pétersbourg est de deux heures).
23.11.06/2
Je dois partir à l’instant. Je n’ai même pas appris à dire «bonjour» en russe, ni «au revoir», ni «merci», rien. Avec son organisation chaotique, le professeur distrait m’a gâché l’envie de me préparer et de m’investir.
Mais depuis que tu m’as montré le Petro Palace surchauffé, je commence à me réjouir. Je prends un petit guide Marco-Polo avec moi et dans l’avion j’apprendrai «Excusez-moi», «s’il vous plaît», «merci», etc.
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17.7.07
Le livre (le rapport du voyage à New-York) que je suis en train d’écrire sera si simple qu’on n’aura plus du tout besoin de moi pour le lire à haute voix: d’une certaine façon, il se lira de lui-même. Ainsi, je m’extrais du cirque des lectures. Car si quelqu’un se pointe et lit avec sérieux «hier, j’ai mangé une glace à la fraise, c’était bon, et puis j’ai traversé la rue», l’effet est forcément ridicule. Ce n’est pas que je croie le texte plus ridicule que d’autres, mais le lire en public avec sérieux, ça, ce serait ridicule. J’ai de plus en plus l’impression que les auteurs contemporains se sentent obligés d’écrire d’une manière lourde de sens. Et quand ils n’ont pas de pensée importante, dans leur panique, ils expriment celle qu’ils n’ont pas de manière d’autant plus alambiquée. Je ne le reproche à personne. On a toujours peur de ne pas satisfaire aux exigences des autres, et surtout aux siennes. C’est pourquoi on écrit toujours sous haute pression, en érection permanente (Paganini doit en avoir souffert; à peine apercevait-il-il une femme qu’il avait la trique; pour soigner ça, il a consulté le Dr Hahnemann à Paris, l’inventeur de l’homéopathie – s’est vite amouraché de son épouse et s’est, une fois de plus, tordu de douleur sur sa verge raidie).
Je crois que seule une minorité a quelque chose à dire. Et parfois, mon premier devoir me semble être d’entretenir et de reconnaître ce n’avoir-rien-à-dire. C’est pourquoi j’écris en ce moment dans le même style que les notes de NY ou que dans ce mail: en me noyant dans la banalité du quotidien et en m’activant en même temps comme un maître-nageur qui, avec sa banalité de maître-nageur, m’empêche de sombrer, moi qui me noie.
***
25.11.07/3
Que penses-tu de ça: faut-il abandonner un très bel appartement qui coûterait en ce moment environ 1200 euros sur le marché libre immobilier et que je paie 940, si on ne peut plus le payer? Et en prendre un pour 480 euros, qu’on ne peut pas payer davantage? Ou devrais-je renchérir sur les atouts que j’ai en main? Renonce-t-on à quelque chose de pareil? Ne pourrais-je pas au moins le sous-louer à travers la centrale des colocations, déménager moi-même dans celui qui coûte moins et me le financer ainsi jusqu’à ce que je puisse à nouveau me payer celui qui est cher?
La courtière vient d’appeler. Elle semble vouloir nous donner l’appartement (sans certificat de salaire – c’est une faveur rare sur ce dur marché du logement). Elle veut aller à la gérance demain, je devrais signer après-demain et, si ça marche, lui donner deux mois de loyer sans charges de commission (800 euros). Faut-il le faire?
26.11.07
Après une nuit blanche, nous sommes arrivés à la conclusion qu’il fallait abandonner notre appartement. Cette histoire de sous-location demande une aptitude au marchandage et des mains agiles, ce que nous n’avons ni Ingrid ni moi. Je devrais surexploiter les éventuels sous-locataires pour que ça vaille la peine. Je n’y arriverais pas. En plus: l’appartement ne correspond pas aux exigences occidentales. Pas de lave-vaisselle, pas de sèche-linge, pas de vraie cuisinière, pas de cuisine aménagée, rien que des meubles de brocante, même pas de canapé où s’asseoir. Au mieux, on pourrait qualifier le tout de «à la bohème»*, même si en aucun cas je ne voudrais qu’on m’assimile à ce concept. En l’état, on peut louer l’appartement pour mille cent au maximum. Un prix qui donnerait déjà au locataire le sentiment d’avoir pleinement le droit de revendiquer quelque chose.
Non, nous allons le remettre, le cœur brisé, dès que nous aurons signé le nouveau contrat (convenable, je l’espère).
[1] Le nom du bar est un jeu de mots qui signifie «Le bar de toute raison» ou «en dépit de toute raison» ou «totalement déraisonnable».
[2] Magasin en ligne du genre Amazon.
[3] Peter Hamm (1937), écrivain, critique et documentariste allemand.