parution janvier 2014
ISBN 978-2-88182908-6
nb de pages 960
format du livre 140 x 210 mm
prix 38.90 CHF

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Matthias Zschokke

Courriers de Berlin

Traduit de l’allemand par Isabelle Rüf

résumé

 

Courriers de Berlin est à la fois une curiosité et une première car il est fait de mille cinq cents mails envoyés par l’auteur à son meilleur ami, d’octobre 2002 à juillet 2009.

Matthias Zschokke est mélancolique, les hauts et les bas de son humeur s’enchaînent à une vitesse vertigineuse. Ses messages laissent deviner un interlocuteur bourru, emporté, plus acerbe encore que lui-même; tous deux aiment la littérature, le théâtre, l’opéra, le cinéma et la télévision, ainsi que les voyages, les restaurants et les parfums. Les livres qu’ils lisent, les spectacles qu’ils voient suscitent des avis féroces, Courriers de Berlin est un essai monumental sur la culture d’aujourd’hui et ses fabricants.

C’est aussi un livre sur l’amitié.

La critique allemande a été unanime à reconnaître dans ce texte une œuvre pleine d’humour au style aérien.

 

 

 

biographie

Matthias Zschokke, né à Berne en 1954, a d’abord choisi une carrière de comédien. Mais les quelques années qu’il passera au Schauspielhaus de Bochum, dirigé à l'époque par Peter Zadek, le convaincront à tout jamais qu'il n'est pas fait pour cet art-là. En 1980, il part s'installer à Berlin et se lance à corps perdu dans trois autres activités artistiques, écrivain, dramaturge et cinéaste.

Ces trois professions, il les mène de front, "comme on assaille une forteresse, en attaquant de tous les côtés". Jour après jour, il se rend dans une usine désaffectée où il dispose d'un étage entier pour réfléchir au monde qui l'entoure. C’est là qu’il écrit six œuvres en prose, sept pièces de théâtre et trois films. Des œuvres que la critique, immédiatement séduite par son style reconnaissable entre mille, commente et encense abondamment, à commencer par Max, son premier roman, qui lui vaudra le Prix Robert Walser en 1981. Cinq ans plus tard, son talent du cinéaste lui vaut le Prix de la Critique allemande pour son film Edvige Scimitt. Puis en 1989, tandis que la prestigieuse revue théâtrale allemande Theater heute l’élit meilleur jeune auteur de l’année après la création de sa pièce Brut à Bonn, son second film, Der wilde Mann, se voit primé à Berne.

Prix Gerhard Hauptmann en 1992 pour sa pièce Die Alphabeten, et plus récemment, Grand Prix bernois de littérature pour l'ensemble de son œuvre, Matthias Zschokke est l'unique écrivain de langue allemande à avoir reçu le prix Femina étranger, pour Maurice à la poule, en 2009. Il n'a pourtant jamais été un auteur "en vogue". Son nid, c'est en marge des phénomènes de mode en tous genres qu'il a choisi de le faire et c'est de là qu'il observe le monde. 

www.daily-books.com

« (…) la culture de l’auteur est telle qu’il touche avec bonheur à l’universel. D’une part aucun art n’est oublié… et les avis sont souvent d’une rare pertinence et d’autre part l’humour fait passer les avis qui pourraient offusquer certains. Vous allez me demander si ce n’est pas un peu lassant… Vous n’êtes pas obligés de tout lire d’une traite… Et surtout je crois qu’une fois entré dans l’échange on peut avoir l’impression de participer, d’être dans une conversation de bistrot ou de salon suivant le sujet. Une conversation dont personne ne voudrait sortir gagnant et qui privilégierait la subtilité et non le sarcasme. (…) Vous avez compris, ce livre nous propose une subtile leçon d’humour et d’humilité critique… » Noé Gaillard

marie claire - édition suisse

« (…) Le résultat, un pavé incroyablement vif et fluide, arpente avec une curiosité insatiable aussi bien le paysage socioculturel du Nord de l’Europe que mille choses qui suscitent la réflexion ou les questions de tout un chacun au quotidien, mais que l’écrivain formule, lui, avec un permanent bonheur de plume… » 

Transfuge

"Artificiel, paresseux? Les méchants esprits auraient beau jeu de se moquer du projet de ces Courriers de Berlin, près de neufs cents pages de mails, sept ans de correspondance entre deux auteurs (...), mais publiés à une seule voix, celle de Matthias Zschokke. Les mauvais augures seront déçus, les mails défilent comme autant de courts chapitres d'une passionnante fiction du quotidien. Plus encore, ce livre, entre journal et correspondances, permet à l'écrivain Zschokke de se réapproprier l'autoficiton. (...)

Par son instantanéité, sa multiplicité, il impose une écriture au plus près du flux de la conscience. (...) L'homme ne cesse d'être écrivain, pressé de donner à voir les mondes qui se créent et se détruisent au cours de sept années d'existence." Oriane Jeancourt Galignani

 

Le Matin Dimanche

"(...) Les "Courriers de Berlin" (...) recensent 1500 mails adressés à l'ami d'une vie, Niels Höpfner, critique à Cologne, entre le printemps 2002 et juillet 2009. Il n'était pas prévu de les publier, si bien qu'ils n'ont pas le style élaboré d'un journal, mais ils construisent néanmoins une forme, un portrait par petites touches, réflexions critiques, observations féroces ou ironiques, enchantées aussi.

On pense à Thomas Bernhard pour le pessimisme souvent hilarant. Mais ce qui est remarquable, c'est l'énergie qu'il [Zschokke] met à ne pas se laisser banaliser par les conformismes sans pour autant prendre un contre-pied systématique. Il reste libre, sans posture. Il prend fait et cause pour Peter Handke attaqué de toutes parts mais répudie Kundera, Brecht, Philip Roth (...). L'âge venant, ses révoltes s'émoussent, il en fait le constat amer. (...) Honnir le prévisible, le cynisme, le facile; ne chercher que "du bon, du beau, du vrai" et surtout des "idées personnelles": tel est le programme enchanteur de ce manuel de liberté." Jean-Jacques Roth

Le Temps

"Voici un livre singulier. (...) Lorsque l'on plonge dans ce fleuve de mots, les jours, les semaines, les mois défilent. On voit passer les saisons. (...) On lit beaucoup, on réfléchit, on s'interroge et on rit énormément. Toute une vie est là, singulière mais proche, qui se déploie d'une forme brève à l'autre. Ces "petites proses" d'un nouveau genre prennent petit à petit de l'ampleur, pour constituer un souffle singulier, un flot qui vous emporte dans une lecture addictive et jouissive; où l'on collectionne avec délice les petites histoires et les réflexions, malgré les moments noirs ou de découragement. Le ton plein d'humour et faussement naïf de Matthias Zschokke, rendu avec finesse par Isabelle Rüf (...), saisit et restitue le quotidien dans toute sa surprenante étrangeté." Eléonore Sulser

Le Courrier

Zschokke ou la « gaieté lucide »

 

Les mails de Matthias Zschokke à son ami Niels Höpfner sont réunis en un volume aussi imposant qu’irrésistible. Entre humour et désespoir, bienvenue dans le laboratoire de l’auteur bernois.

« (…) C’est avec délice qu’on découvre les 1500 mails que Matthias Zschokke a adressés à son ami Niels Höpfner entre octobre 2002 et juillet 2009, publiés aujourd’hui en français dans Courriers de Berlin aux Editions Zoé. Un imposant volume pourtant tout en légèreté, duquel il est difficile de s’extraire tant la forme brève et fragmentée des mails impose son rythme alerte, et tant captivent l’humour et les savoureuses anecdotes de ces textes au jour le jour.

(…) Le tout forme un “recueil d’histoires sui generis, le livre des mille et un jours, [ écrit Niels au début du livre. Zschokke] est excentrique, égocentrique et extravagant. Il submerge le lecteur.” On ne peut que lui donner raison.

Courriers de Berlin est une première, tant dans le style que dans le fond. On y retrouve le ton unique de Matthias Zschokke, ce mélange de mélancolie et d’autodérision qui distingue aussi ses œuvres de fiction, et qu’on a aimé récemment dans Maurice à la poule (Zoé, Prix Femina étranger 2009) ou dans Circulations (Zoé, 2011). Le livre n’est ni un journal – monologue sans destinataire direct – ni un blog – écrit pour être lu. Non destinés à être publiés, ces échanges ont une fraîcheur et une spontanéité épatantes. C’est leur vivacité qui relance l’écriture, qui anime. Zschokke s’emporte et s’enthousiasme, répond par des revers aux piques de son ami – dont les réponses, absentes, se laissent aisément deviner.

La forme a été “lissée”, les courriers ont été “concentrés et distillés jusqu’au noyau”, écrit Niels Höpfner dans sa présentation. Mais ces coupes n’enlèvent rien à une ampleur qui participe aussi de la poétique du texte : “Une anthologie étique ne représenterait qu’un petit ruisseau de cette épopée sans rendre compte du maelström du temps, note-t-il encore. Le livre change la perspective qui conduit au roman.” C’est qu’il dessine l’écoulement du temps, esquisse peu à peu une vision du monde et de la littérature, en dialogue avec ce qui s’écrit, se filme, se joue au même moment. Le tout forme un “essai monumental sur la culture d’aujourd’hui et ses fabricants”, nous dit l’éditeur.

(…)

Pétri de doutes, en proie à des soucis financiers récurrents, il conserve avec le monde une distance qui confère à son regard une lucidité singulière, à la fois drôle et douloureuse, aussi acérée que réjouissante, érudite et sensible. La forme de la correspondance permet par ailleurs de sauter joyeusement du coq-à-l’âne, reflet du quotidien dans ses multiples dimensions. (…)

(…) Mélange étonnant de gaieté, de profondeur et de désenchantement, Courriers de Berlin fourmille de récits comme s’il était le creuset où se fabriquent les fictions, et trace à la fois le roman d’une époque et une poétologie personnelle. » Anne Pitteloud

Le Monde - Des livres

« (…) Au moment où l’on ouvre le nouveau livre de Matthias Zschokke, il se passe quelque chose. On est manifestement en présence d’un auteur différent. Huit cents pages plus tard, l’impression est toujours là. Avec, en plus, l’envie de le rencontrer. (…)

Zschokke picore et nous picorons avec lui. Quoi ? Des miettes du monde. (...) Notre poule a la dent dure. Impitoyable, même, souvent. Zschokke s’emporte contre le succès de Mère courage, de Brecht, dont il trouve l’histoire prévisible comme l’amen à l’église. (...) Il râle contre lui-même (Je parle mal de mes livres, je ne leur sers à rien). (...)

Enfin, en vrai créateur, justement, il est angoissé par tout. Son appartement, son loyer, Berlin. (Devrait-il s’exiler ? A Leipzig ou ailleurs ?) Même son plus grand plaisir, la lecture, peut devenir objet d’inquiétude. J’ai lu chez Schopenhauer qu’on pouvait lire à s’en rendre idiot, comme on peut trop manger et s’empiffrer, on pourrait aussi trop lire et en perdre la capacité de penser par soi-même. J’ai peur qu’il ait raison.

(...) Matthias Zschokke en fait, de la littérature. Et même de l’excellente. En plus d’avoir peaufiné une forme, il a trouvé un ton surprenant et toujours très exact. Un phrasé à lui où la mélancolie et l’humour scintillent entre les lignes. Tant mieux si vous pensez cela, dit-il. Encore une fois, à la relecture, j’ai moi aussi été amusé et surpris. Je pensais que ma vie était terne, monotone. J’ai découvert que, en raccourci, elle est bien plus divertissante que je ne croyais. D’où l’intérêt d’être à soi-même son propre fil. » Florence Noiville

Tribune de Genève

« (…) L’ovni du début de l’année apparaît chez Zoé, qui publie la traduction du pavé en allemand de Matthias Zschokke intitulé Courriers de Berlin. (…)

Une œuvre empreinte de mélancolie, d’humour et de style, traitant de la culture et de l’amitié, qui a été unanimement saluée par la critique allemande. (…) » Marianne Grosjean

L'Hebdo

« (…) Journal de bord d’une belle amitié, c’est aussi un document fascinant, et sans complaisance, sur la petite fabrique d’un artiste occidental contemporain. (…) Toujours élégant, drôle et attachant, souvent ironique, parfois geignard et jaloux. En 2010, son ami Niels est aussi devenu son biographe avec la publication de Zschokke – Ein sanfter Rebell, “ Zschokke – Un doux rebelle”. On ne saurait mieux dire. » Isabelle Falconnier

Livres Hebdo

Cette correspondance où un seul corespondant est audible crée de la vitesse et du vide dans lequel le lecteur peut s'engouffrer pour assister, amusé, à un dynamique jeu critique: l'auteur lançant des tomates à la tête des uns ( Freud, Goethe et tant d'autres contemporains), communiant autour des autres (Tchekhov, Beckett, Handke ou Bove...). S'agaçant jusqu'à la "montée de bile" des imitateurs adeptes de la "littérature-karaoké", de "l'artisanat d'atelier d'écriture".

Matthias Zschokke qui vit à plein-temps - et pauvrement - du métier d'écrire va partout où la mission d'ambassadeur de son oeuvre le mène. Ainsi se dessine dans les courriers la figure sociale d'un observateur privilégié des moeurs culturelles de notre temps.

(...) Dans un mélange  de curiosité empathique et de causticité mélancolique, le quotidien trivial - les problèmes informatiques, des récurrents soucis d'argent, les négociations des d'édition, la nourriture et le sommeil qui donnent souvent lieu, comme dans Ciruclations (Zoé 2011), à des moments hilarants - ouvre des perspectives métaphysiques. "On rêve d'être un bon écrivain et au bout du compte on se retrouve en résidence quelque part à Budapest, on dit des bêtises  déjeuner, on n'écrit pas une ligne, on est maintenu artificiellement en vie grâce à de vieilles pièces - et on n'accède jamais à son livre/pièce/film rêvé." Courriers de Berlin est irrigué d'une énergie d'adolescent. MZ, pourtant presque quinquagénaire au début de cette correspondance, y apparaît en mode alternatif. Plein d'allant un jour, sans résolutions le lendemain. Doté à la fois d'un enthousiasme très primesautier et d'une sagesse de vieux singe. Chez lui, même la paresse ontologique (posture que revendiquait aussi le personnage de Maurice dans Maurice à la poule) est tonique.

(...) Véronique Rossignol

Le Gros Poète

Berlin, début des années 1990. Le héros de Matthias Zschokke, un gros poète débonnaire, croit devoir écrire le grand roman de la capitale allemande réunifiée. Mais ce n'est pas son registre. Il préfère quand rien ne se passe, les histoires ordinaires qui révèlent nos failles et celles de la société. Pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, pour obéir à un petit elfe insatiable qui le supplie de lui raconter "quelque chose de beau", il convoque des souvenirs d'enfance, décrit son travail vain et quotidien, s'inquiète du temps qui file. Puis, il en meurt, sans faire de bruit. Dans ce roman paru il y a 25 ans perce déjà la profonde mélancolie de Matthias Zschokke. À sa manière incomparable, élégante et allusive, il interroge le roman engagé, la réussite sociale, le couple, la sexualité enfantine, tous thèmes dont l'actualité n'est pas à démontrer.

Quand les nuages poursuivent les corneilles

Matthias Zschokke ne donne jamais à ses héros des facultés hors normes qui attireraient un regard admiratif ou envieux. Au contraire : il les place au niveau du lecteur et se met lui-même à côté d’eux, il les observe dans leur vie quotidienne, avec le plus grand étonnement.

Dans Quand les nuages poursuivent les corneilles, le héros se repose quand il est rassasié et se relève quand il a faim. Il aime que la femme avec qui il vit soit là à ses côtés. Pourtant, les grandes questions du destin ne lui sont pas épargnées : sa vieille mère et son ami de toujours lui demandent de mettre fin à leurs jours. Pour les aider, il envisage un hold-up improbable puis tente de monter une pièce de théâtre, mais c’est sans compter l’essentiel : boire des cafés, regarder vivre les gens et les canards, manger du fromage. Et surtout, contempler des lambeaux de nuage qui poursuivent des corneilles.

Trois saisons à Venise

En 2012, Matthias Zschokke passe trois saisons à Venise, invité par une discrète fondation suisse qui met à sa disposition un appartement au cœur de la ville. De sa résidence, il écrit quotidiennement à son frère, à sa tante de Palerme, à son éditeur, à sa traductrice, à une chanteuse d’opéra, à une directrice de musée, à son fidèle ami de Cologne, parmi d'autres de ses connaissances et relations professionnelles. Ces lettres par mail s’enchaînent comme un roman dense, drôle, désopilant même, qui donne à voir Venise à travers un kaléidoscope malicieux et philosophique.

Zschokke note, raconte, commente avec passion tout ce qu’il voit, entend ou sent. Les touristes ne le dérangent pas, ils sont amusants à observer, avec les murs et les canaux qu’ils longent, les piazzette où ils se serrent, les palazzi, les musées, le Lido, les ponts. Lui, le résident, zigzague à travers eux, relève leurs particularités avec une hilarité joyeuse. La beauté de Venise l’empêche de travailler, la déambulation continuelle devient une drogue d’où surgissent les scènes les plus mélancoliques et les plus humoristiques.

L'Homme qui avait deux yeux

L’Homme aux deux yeux est à la fois le roman d’aventures d’un héros moderne et la mise en scène d’un monde aussi noir que vide de sens. Dans cette histoire, Matthias Zschokke est acerbe contre la société d’aujourd’hui et sa diatribe est ici brillante.

L’homme qui avait deux yeux se distingue à peine des autres, visage, cheveux, vêtements et mallette couleur sable. Il perd sa femme, son chat, son travail de chroniqueur judiciaire, son appartement dans la capitale. A cinquante-six ans, il s’en va à Harenberg, une petite ville de province dont la femme avec qui il vivait lui a recommandé les bienfaits.

Tout au long de sa lente marche vers la grisaille, le dénuement et la mort possible ou souhaitée, ses souvenirs lui apparaissent, aussi attendrissants que fâcheux, ses révoltes éclatent dans des formulations caustiques, mais son corps a encore besoin de chaleur. A Harenberg Rosaura, qui tient un bar et accepte de longs diaogues, lui offre de curieux plaisirs.

 

Ce roman raconte en filigrane une histoire d’amour avec «la femme qui préférait se taire», celle qui chantait dans la même chorale au temps de leur jeunesse.

Matthias Zschokke est passé maître dans l’art de raconter de petits riens en les tirant à hue et à dia jusqu’à ce qu’ils apparaissent dans une lumière étrange où ils perdent leur évidence et nous étonnent.

Nous sommes là devant un diamant noir.

Amman, New York, Berlin et autres... Extraits audios de Circulations lus par Gilles Tschudi

Ces extraits mènent l’auditeur de Berlin à New York en passant par les Alpes, Budapest et Amman. Journal de voyage ou guide touristique, en tout cas un grand portrait de nos espaces de vie, à la façon des grands auteurs du XIXe siècle qui décrivaient aussi bien paysages, auberges, que les hommes et les femmes y vivant. Sur la route, le lecteur partage avec le promeneur solitaire moderne qu’est Matthias Zschokke des moments de grande jubilation et des instants d’extrême mélancolie. 

 

 

Gilles Tschudi, comédien à la haute précision, aime le regard candide et philosophe que Matthias Zschokke porte sur le monde. Il nous fait voyager avec l’auteur dans un juste mélange de douceur et d’ironie.

Circulations

Amman, Budapest, Baden-Baden, Saint-Luc, New York, et en entrée, Berlin. De la ville omniprésente dans son œuvre, Matthias Zschokke nous entraîne dans le vaste monde. Avec son sens si aiguisé de l’observation et son regard plein d’humour et d’empathie, il nous guide de mégapoles en coins perdus, saute de l’une à l’autre au fil des mots.

Plus que le voyage, c’est le génie des lieux qui l’intéresse, comme des personnages qui se révèlent peu à peu. Et même si le lecteur peut puiser dans cet ouvrage quelques bonnes adresses, il s’agit avant tout ici de littérature. La subjectivité et la poésie qui habitent cette mosaïque de petits récits ne laissent aucun doute sur la nature de cette invitation au voyage.

 

Maurice à la poule

Maurice passe ses jours dans son bureau du quartier nord de Berlin, là où débarquent les habitants de l’Est, une zone déclarée «sensible». Il écrit à son ami et associé Hamid à Genève, le plus souvent il ne fait rien. De l’autre côté de la cloison, quelqu’un joue du violoncelle, cela l’apaise, mais il ne réussit pas à dénicher le musicien tant le dédale des immeubles est inextricable. Il fréquente souvent le Café Solitaire, la Papeterie de Carole, passe devant le Bar à Films de Jacqueline, des lieux dont les propriétaires changent souvent pour cause de faillite.

Dans ce roman fait de détails, d’esquisses et de lettres, Zschokke met en scène des existences sans gloire, des êtres blessés par la vie, pour qui il nourrit une tendresse sans limites.

La Commissaire chantante, L'Invitation, L'Ami riche

Si les personnages du théâtre de Matthias Zschokke sont des adeptes de l’autodérision, si leur esprit est férocement perspicace et lucide, ils restent capables de grandes amours et sont au fond des romantiques. C’est tout l’art de Matthias Zschokke. Il ressort de ses pièces un esprit sombre peut-être, mais aussi tendre, espiègle et brillant. La Commissaire chantante sait raconter des histoires comme personne et sa maladresse est bien plus charmante que désespérante ; L’Ami riche incarne moins un espoir dérisoire que l’espérance réelle d’un changement fondamental ; et les protagonistes de L’Invitation pratiquent l’art de ne pas tricher dans un contexte de convenances sociales qu’ils sont tous incapables d’adopter.

Les trois pièces réunies dans ce livre sont d’une profonde humanité, notre désir d’être aimé y est omniprésent. L’élégance mélancolique de la langue de Zschokke permet à ce théâtre de se lire comme de la littérature de fiction.

Max (2005, Zoé poche)

Max

 

« Max est devenu acteur. Mais il ne l’est plus depuis longtemps. Le théâtre est un pays froid. D’innombrables fois, il a tenté de le quitter. Il se tenait à l’arrière de cet iceberg, à moitié dans l’eau, car pour quitter l’esquif, il faut se tenir au bord. Du regard, il cherchait des possibilités plus aimables, et quand quelque chose apparaissait dans le lointain, il fléchissait les genoux, prêt à sauter, plein d’espoir, mais ça n’en valait jamais la peine car les autres icebergs étaient très ressemblants, et ainsi il tendait, il détendait, tendait, et entre-temps il attrapa un sérieux rhume. »

Max (1988)

Max

Ouvrage disponible en poche : http://editionszoe.ch/livre/max-2

extrait

 

1.1.04

Oui, il est beau, le poème de Fontane que tu m’as envoyé pour le Nouvel An – je l’ai lu avec plaisir, après avoir déjà envoyé le mien (c’est drôle comme nos goûts se simplifient) – et ta ligne d’horizon virtuelle avec les pétards de la Saint-Sylvestre est une merveille. Pas un de ces bricolages d’Internet, mais de l’art. Je voulais la copier et l’envoyer à d’autres, je n’y suis pas arrivé. Que ça reste ainsi, rien que pour moi, merci.

Hier soir, j’étais invité à un vrai réveillon avec des messieurs et des dames en habit. Environ 25 personnes, dont au moins dix psychanalystes. Les hôtes, un couple d’analystes, sont amis du peintre Manfred Schling, grâce à qui j’ai fait leur connaissance. Ils habitent dans un grand appartement de deux cent quarante mètres carrés dans le Bayrischer Viertel, très beau. La soirée s’est déroulée de manière étonnamment joyeuse et détendue. Bien que j’aie beaucoup bu, j’ai aujourd’hui la tête claire et je commence l’année relativement sobre.

Les hôtes possèdent les CD de Köhlmeier. Je n’ai fait que les voir: trois albums de 5 CD, titre: Die Sagen des klassischen Altertums, produits par ORF. Tu crois qu’on peut les trouver quelque part d’occasion sur Internet?

J’espère que toi aussi tu as bien passé le cap et que tu commences avec confiance. Que ce soit notre année, une fois de plus!

 

2.1.04

Michaël Johannes Maria Köhlmeier, voilà son nom… L’enregistrement serait-il vraiment si bon que personne ne veuille s’en défaire? Je vais donc devoir demander à ces lointaines connaissances de me le copier… Non, je ne peux pas m’y résoudre. Je vais donc renoncer à K. et continuer à ne rien savoir de l’Antiquité grecque. Ce n’est pas un grand malheur.

 

4.1.04

Tout ce que tu lis au cours de tes longues nuits… Les analystes m’ont recommandé Disgrâce de Coetzee, qui serait grandiose (en fait, j’ai trouvé que son discours du Nobel était bon.).

Les livres audio représentent un marché gigantesque, comme je l’ai découvert  en cherchant  Köhlmeier; depuis je me demande si je ne devrais pas aussi faire un livre audio, MZ & MZ (mon neveu), «Paroles et musique pour heures de méditation»? C’est peut-être là mon avenir? Entre-temps, j’ai obtenu ces Köhlmeier, une copie de l’original, 15 CD – maintenant, je n’ai plus qu’à les écouter; un plaisir inhabituel; depuis l’époque de L’Heure des enfants, je n’écoute plus la radio; maintenant il me faut donc de nouveau me visser dans un fauteuil, rester assis tranquille, regarder devant moi et écouter (quatre-vingts minutes par CD).

Dimanche gris. A rassembler les documents pour les impôts. Ecouter Köhlmeier. (En ce moment, je lis beaucoup; j’ai lu chez Schopenhauer qu’on pouvait lire à s’en rendre idiot; la plupart des professeurs souffriraient de cela; comme on peut trop manger et s’empiffrer, on pourrait aussi trop lire et en perdre la capacité de penser par soi-même; j’ai peur qu’il ait raison.)

 

10.1.04

Là, tout de suite là, séance de photos. Ah, si seulement  – en cinquante ans de ma vie, en vingt-cinq ans de métier – je m’étais forgé une ou deux têtes à photographier, que je pourrais convoquer à toute heure! Je me suis hérissé contre tout, pendant cinquante ans, je pensais toujours que «ça» devait être vrai, exact, venir de l’intérieur, etc. – bêtises sentimentales! Mentir, voilà ce que j’aurais dû faire, jongler, jouer, escroquer. Maintenant je n’arrive même pas à regarder un instant la caméra avec insolence, hardiesse, de bonne humeur et sûr de moi. Plus je vieillis, moins je vaux comme modèle.

 

11.1.04

Tu m’enchantes à chaque fois avec tes saillies et tes attaques excentriques. Ta blague de Blanche Neige est fantastique (A propos: comment remarques-tu que des pommes sont contaminées? Moi, je ne le remarque pas. Je fais partie des cœurs sincères, crédules: j’achète, quand c’est possible, par principe, dans les magasins bio, car je n’ai pas confiance dans le reste. S’il te plaît, pas de remarques grossières à ce propos. Le fait est que fruits et légumes des magasins bio ont en général meilleur goût que ceux du supermarché –parfois je peux comparer, car Pierre, le peintre, achète tout au supermarché et me donne de temps en temps du raisin ou bien une pomme.)

 

12.1.04

Je suis en train de lire un autre Emmanuel Bove. Excellent. Du Flaubert.

Quant à la santé, voilà: si, au Japon, on est capable d’affiner et d’améliorer la viande des bœufs grâce à l’alimentation, aux massages, aux soins et à la mise en valeur du corps, ça devrait marcher aussi pour les êtres humains? Je ne crois pas que, pour les bœufs, ce soit une illusion. Leur viande a vraiment tout autre allure que celle de nos animaux de boucherie qui ont été engraissés avec du fourrage chimique. Pas de discussion s’il te plaît à propos du sens et du non-sens du bio – cette idée des bœufs m’a fasciné en dehors de ça. Nous sommes capables de trouver ce qui vaut le mieux pour les bœufs, et nous le faisons. Nous arrivons à les rendre plus sains, plus forts, plus beaux, plus potelés. Leur chair est exemplairement irriguée de sang, musclée, élastique, pas coriace. Si c’étaient de jeunes gens, ils seraient tous des Adonis. Pourquoi est-ce qu’on ne se met pas tout naturellement en frais comme ça aussi pour les humains? Imagine, si on nous massait tous les jours avec de la bière, si on nous promenait un peu à l’extérieur, si nous nous reposions, allongés, nourris sainement, etc. Comme nous nous sentirions bien, comme nous serions beaux, comme nous serions pacifiques!

 

***

 

 

10.1.06

Nous sommes allés pour la deuxième fois à Warnemünde, dans la plus belle chambre que je connaisse (panoramique), avec trois fenêtres directement sur la Baltique. Très grande, vient d’être rénovée (prix spécial de basse saison), pas un chat, la plage, large, vide et grise, la mer comme du plomb, les mouettes devant la fenêtre, et puis on sort, on marche le long de la plage, des bateaux vont, viennent – d’une beauté incroyable.

Merci pour le film de Horváth. C’est bien que je l’aie reçu et que je puisse le montrer. Sauvé pour deux heures. (Dans le train du retour de Warnemünde, j’étais à nouveau fermement décidé à jeter l’éponge jeudi prochain. Mais maintenant, avec Horváth dans mes bagages, je me réjouis – il n’était pas encore dans la boîte aux lettres; je suppose qu’il arrivera aujourd’hui.)

Il y a quelques jours, je suis allé à la première de la nouvelle présentation de Cabaret dans le Bar jeder Vernunft[1]. (Quelques changements de distribution: par ex., la vieille mère Hagen en Mlle Schulze.) Invitation officielle avec des billets déposés au guichet VIP et réception à la fin. Je ne sais pas pourquoi. Tous les notables de Berlin y sont déjà allés, on a donc invité les notables de banlieue pour que ce soit quand même un petit event. C’est un vrai phénomène. Déjà trois cents représentations à guichet fermé. Maintenant en voilà encore deux cents de programmées. Tous les soirs, deux cents, deux cent vingt spectateurs. Au fond, rien à dire de la soirée, car ils s’inspirent du film en tout, point par point. Des imitateurs. Mais quelle qualité! Celle qui imitait Liza Minelli était simplement sensationnelle. Et les musiciens, enthousiasmants. Zazie de Paris était également invitée. Nous avons passé une soirée amusante (elle incarne pour de vrai tout ce demi-monde du cabaret, ce mélange de sentimentalité, de kitsch mais aussi d’esprit, d’humour, d’intelligence, de plaisir, de jeu et de charme). C’étaient de belles retrouvailles et une soirée complètement réussie. Nous étions installés dans une petite loge en plein milieu de la tente. Tous les comédiens sont venus la saluer à la fin – elle est une sorte de Duse, de muse du demi-monde, soixante ans cette année –, si bien que je me suis à nouveau enivré à fond de toute cette béatitude de bar de théâtre. Je dois l’avouer une fois encore: au théâtre, je fonds. Mais seulement devant ce théâtre de café-concert, pas devant celui des fonctionnaires.

 

11.1.06

«Max reste. C’est le monde qui doit changer.» J’ai écrit quelque chose comme ça. Pour répondre à ton délire «under construction»: reste comme tu es! La nouvelle police de tes mails m’embrouille. Un étranger dans mon ordinateur?! (En aucun cas, je ne veux de nouveau parfum. J’en ai essayé un une fois. Ingrid me regardait toujours avec indignation, comme un frotteur, quand par hasard je m’approchais d’elle dans la rue. Ce n’est qu’en y regardant de près qu’elle se rendait compte que c’était moi. La seule eau de toilette qui me plairait à la place de Knize, c’est Vétiver de Guerlain, mais la vieille mixture. Depuis environ cinq ans, ils ont une nouvelle composition – un additif quelconque a été interdit – depuis ce n’est qu’une triste copie. Green Valley de Creed reste pour moi un parfum vraiment chic.)

Connais-tu La Valse des adieux de Kundera? Une des élèves en a marre de Walser et veut adapter La Valse des adieux.  Que disons-nous de ça?

Aujourd’hui la cassette vidéo de Jens est arrivée. Quel aimable collègue! (C’est confortable de travailler dans une université comme ça, avec bibliothèque et vidéothèque et, en plus, des possibilités de visionnement. Dans ces conditions, je deviendrais poeta doctus et tout à fait pro et je finirais par réaliser des films qui te laisseraient pantois.)

 

12.1.06

Hier au Foyer de l’Opéra comique, j’ai vu La Belle Maguelonne, musique, Brahms, texte, Tieck. Laser lisait le texte. Si scandaleusement bien que je pouvais à peine attendre que le chanteur en finisse enfin avec ses airs pour continuer à entendre l’histoire. Une vraie fête. La langue, un bonheur, un vrai polar, chaque mot passionnant et coloré. Laser tourne de plus en plus au Moissi.

J’ai commencé La Valse des adieux de Kundera. Etonnant comme les gens se satisfont de peu. (C’est drôle, sans aucun doute, ça rappelle de loin Tchékhov, La Dame au petit chien, seulement beaucoup plus plat.)

Aujourd’hui donc, professeur à nouveau. Je vais voir si j’arrive au bout des heures avec le VHS du Wienerwald. Il n’en resterait alors plus que quatre.

 

12.1.06/2

Mon premier jour de réussite en tant professeur! Entrer, enfiler la cassette, appuyer sur la touche – et au bout de deux heures, rembobiner. Les dramaturges en herbe se sont bien amusées et m’ont remercié à la fin. Ça pourrait donc être aussi simple. Mais désormais, il me faudra à nouveau les torturer et moi avec. Je ne peux quand même pas leur passer sans cesse des vidéos. (Par ailleurs, la mise en scène est un vrai bonheur; noir et blanc, très lent, tout à fait poisseux à la viennoise, Qualtinger en Oskar, Hans Moser en roi magicien… Une pièce sensationnelle, méchante, désespérée, extrêmement drôle.)

J’ai immédiatement renvoyé la cassette. Un vrai plaisir d’enseigner comme ça. Dans le pire des cas, je demanderai à Jens de faire à ces dames une conférence pointue sur l’ironie, pour terminer – là elles auraient au moins quelque chose de durable à emporter, et ce serait liquidé.

Aujourd’hui est arrivé un petit paquet de Zweitausendeins[2], avec les pièces pour violoncelle de Casals – merci beaucoup. Malheureusement, la Chinoise n’était pas comprise dans le paquet… (Ai-je prétendu, dans le livre, que la deuxième visite au violoncelliste avait eu lieu chez une Chinoise? Ou est-ce moi qui l’imagine?)

Ce soir, j’irai à une fête d’anniversaire à laquelle Peter Hamm[3] est aussi invité (m’a-t-on annoncé), lequel se réjouirait tout spécialement de faire enfin ma connaissance (on nous a déjà présentés au moins quatre fois). Tu vois que je commence l’année en boute-en-train. A la demande d’Ammann. Il insiste pour que je me montre partout où je peux me montrer.

 

13.1.06

Il me semble que je me suis bien défendu. Bu beaucoup de vin rouge avec M. Hamm. Au réveil, ce matin tôt, une sévère gueule de bois.

Hamm est un homme extrêmement amical. Charmant, aimable, il a presque de l’humour. Je ne comprends pas ce que j’ai toujours eu contre lui. Ce n’était probablement que de l’indignation parce qu’il aurait pu se rendre compte de mon existence il y a vingt-cinq ans, mais qu’il a constamment refusé de le faire. Il tient probablement à ce qu’on le reconnaisse et le salue en premier.

Maintenant, au fond, la glace pourrait être rompue. Pourtant: il ne s’est pas montré vraiment chaleureux. Je ne suis pas assez intelligent et cultivé pour lui. Il aime les conversations à la* «Connaissez-vous Heyse? Avez-vous vu la mise en scène de Don Giovanni par Felsenstein? Que pensez-vous du nouveau Botho Strauss à Zurich? J’étais justement au bar avec Hunger-Bühler, un de mes amis… A Paris, à l’époque j’étais à la répétition de Stein pour La Walkyrie… ». Comme je reste bouche bée et que même quand il s’agit du Clavigo de Goethe, je ne peux que dire «Ah? Oui? Et je devrais le lire? Bien, je m’y mettrai dès demain», il a fini par se lasser. Mais seulement un peu. En soi, c’était une belle soirée, amusante.

 

14.1.06

La vie pourrait être comme ça: un petit article, raffiné, élégant, soigneusement repassé, posé sur le plateau du petit déjeuner? Ah, pourquoi pas tous les jours? Avec du soleil sur le papier peint de l’hôtel – tout serait tellement simple! Merci beaucoup pour ta critique de Maurice. Tu as pris un ton agréablement chaleureux, évité finement tout ce qui est tapageur, comme un bon ami qui vous raconte un livre au bistrot. (Tu le sais: il y a un embargo pour les critiques. A n’anticiper en aucun cas. Ammann t’en voudrait à mort!)

 

***

 

20.11.06

Avant-hier, j’étais à la Literaturhaus. Werner Morlang (le déchiffreur des microgrammes) et Peter Utz (spécialiste de Walser) ont bavardé autour de Walser sous la modération d’un M. Müller de la Süddeutsche. C’était tout à fait divertissant et stimulant. Dans ce contexte, j’ai appris ce que ça veut dire d’être adopté par la science littéraire. Utz a raconté qu’une édition scientifique de Walser était planifiée. Le responsable devrait être un professeur Groddeck qui ferait ça très bien et serait donc «occupé avec cela pendant les quinze prochaines années; il aurait déjà mis quelques doctorants sur le métier…» – 15 ans! Morlang et Echte ont déjà vécu vingt ans grâce à Walser. Je suis ébahi. Je vais commencer à écrire minuscule, que quelques personnes puissent aussi vivre un jour grâce à moi. Ce genre de travail m’est sympathique. Comme ça, ils ne font rien de plus bête.

 

21.11.06

Lothar Müller était envoûtant. J’ai rarement vu quelque chose d’aussi réservé sur un podium. Il a servi les deux invités sur un plateau d’argent, a posé des questions parfaites, sans faire de manière, sans la moindre vanité, il laissait circuler l’air et la lumière à sa gauche et à sa droite et se rendait presque invisible entre les deux. Seule la conclusion était irritante. Probablement devait-il s’en aller pour animer une deuxième soirée en un autre endroit. Au bout d’une heure, il a simplement dit, assez brusquement, un grand merci, au revoir – et s’est précipité ailleurs.

Après-demain, Saint-Pétersbourg. D’après l’horaire de vol, j’arrive à 15 h et j’ai déjà une lecture à 17 h. Le voyage est calculé trop juste. J’ai tout organisé de travers dès le début. Mais peut-être que je verrai quand même quelque chose dans la journée. (Dimanche à 8 h 45, je prends déjà l’avion du retour.) Toute cette arnaque m’a irrité. Ça commence avec le visa hors de prix, puis les hôtels exorbitants, et je pense que si je vais dans un café ou que je prends un taxi, je me ferai aussi avoir. De tout façon, à l’Est, on est sans cœur pour nous les capitalistes.

 

22.11.06

J’admire ton énergie dans ces choses. Nouveaux achats, réappro-visionnement, conservation de l’état actuel – rien que d’y penser, je suis au bord de l’épuisement. Je sombre lentement dans la poussière et le délabrement. Et chaque fois que j’en suis libéré à nouveau, je considère que la prestation est herculéenne, que mes sept travaux (ou combien y en avait-il déjà?) sont accomplis et que je ne pourrais plus venir à bout d’un huitième.

Peindre l’appartement en blanc? C’est inconcevable. Plutôt déménager dans un lieu fraîchement repeint.

Comment prend-on un parapluie avec soi dans l’avion? Ces obsédés ne vous laissent plus rien passer. Avec un parapluie, il est clair qu’on peut piquer ou frapper ou Dieu sait quoi.

A Pétersbourg, ai-je lu, dès que je sens un coup sur la tête (comprendre: être attaqué), je dois me jeter sur une des autos coûteuses qui sont au bord de la route (il semble qu’il y en ait partout), vraiment fort, pour que l’alarme commence à hurler. Je n’ai pas le droit de passer des roubles, au change, on va me tromper, et de toute façon, je serai une victime du début à la fin. Je ne dois pas boire d’eau du robinet, etc. Pour la première fois, j’ai le sentiment que je vais simplement rester à l’hôtel en attendant que ça passe. Je n’ai pas assez de temps pour découvrir vraiment la ville. (Hart Nibrigg écrit qu’il descend à l’Astoria, est-ce qu’il me verra là? J’ai été logé par le professeur russe dans une pension qui s’appelle Petro Palace.)

 

23.11.06

Ce n’est pas croyable. Tu trouves tout! Bientôt tu vas même pouvoir t’introduire dans le système de surveillance américain par satellite et tu pourras me voir en temps réel sortir de l’hôtel dans la rue obscure et trempée de pluie. Alors que toi, quand je me lève, tu viens d’aller au lit (le décalage horaire avec Pétersbourg est de deux heures).

 

23.11.06/2

Je dois partir à l’instant. Je n’ai même pas appris à dire «bonjour» en russe, ni «au revoir», ni «merci», rien. Avec son organisation chaotique, le professeur distrait m’a gâché l’envie de me préparer et de m’investir.

Mais depuis que tu m’as montré le Petro Palace surchauffé, je commence à me réjouir. Je prends un petit guide Marco-Polo avec moi et dans l’avion j’apprendrai «Excusez-moi», «s’il vous plaît», «merci», etc.

 

***

 

17.7.07

Le livre (le rapport du voyage à New-York) que je suis en train d’écrire sera si simple qu’on n’aura plus du tout besoin de moi pour le lire à haute voix: d’une certaine façon, il se lira de lui-même. Ainsi, je m’extrais du cirque des lectures. Car si quelqu’un se pointe et lit avec sérieux «hier, j’ai mangé une glace à la fraise, c’était bon, et puis j’ai traversé la rue», l’effet est forcément ridicule. Ce n’est pas que je croie le texte plus ridicule que d’autres, mais le lire en public avec sérieux, ça, ce serait ridicule. J’ai de plus en plus l’impression que les auteurs contemporains se sentent obligés d’écrire d’une manière lourde de sens. Et quand ils n’ont pas de pensée importante, dans leur panique, ils expriment celle qu’ils n’ont pas de manière d’autant plus alambiquée. Je ne le reproche à personne. On a toujours peur de ne pas satisfaire aux exigences des autres, et surtout aux siennes. C’est pourquoi on écrit toujours sous haute pression, en érection permanente (Paganini doit en avoir souffert; à peine apercevait-il-il une femme qu’il avait la trique; pour soigner ça, il a consulté le Dr Hahnemann à Paris, l’inventeur de l’homéopathie – s’est vite amouraché de son épouse et s’est, une fois de plus, tordu de douleur sur sa verge raidie).

Je crois que seule une minorité a quelque chose à dire. Et parfois, mon premier devoir me semble être d’entretenir et de reconnaître ce n’avoir-rien-à-dire. C’est pourquoi j’écris en ce moment dans le même style que les notes de NY ou que dans ce mail: en me noyant dans la banalité du quotidien et en m’activant en même temps comme un maître-nageur qui, avec sa banalité de maître-nageur, m’empêche de sombrer, moi qui me noie.

 

***

 

25.11.07/3

Que penses-tu de ça: faut-il abandonner un très bel appartement qui coûterait en ce moment environ 1200 euros sur le marché libre immobilier et que je paie 940, si on ne peut plus le payer? Et en prendre un pour 480 euros, qu’on ne peut pas payer davantage? Ou devrais-je renchérir sur les atouts que j’ai en main? Renonce-t-on à quelque chose de pareil? Ne pourrais-je pas au moins le sous-louer à travers la centrale des colocations, déménager moi-même dans celui qui coûte moins et me le financer ainsi jusqu’à ce que je puisse à nouveau me payer celui qui est cher?

La courtière vient d’appeler. Elle semble vouloir nous donner l’appartement (sans certificat de salaire – c’est une faveur rare sur ce dur marché du logement). Elle veut aller à la gérance demain, je devrais signer après-demain et, si ça marche, lui donner deux mois de loyer sans charges de commission (800 euros). Faut-il le faire?

 

26.11.07

Après une nuit blanche, nous sommes arrivés à la conclusion qu’il fallait abandonner notre appartement. Cette histoire de sous-location demande une aptitude au marchandage et des mains agiles, ce que nous n’avons ni Ingrid ni moi. Je devrais surexploiter les éventuels sous-locataires pour que ça vaille la peine. Je n’y arriverais pas. En plus: l’appartement ne correspond pas aux exigences occidentales. Pas de lave-vaisselle, pas de sèche-linge, pas de vraie cuisinière, pas de cuisine aménagée, rien que des meubles de brocante, même pas de canapé où s’asseoir. Au mieux, on pourrait qualifier le tout de «à la bohème»*, même si en aucun cas je ne voudrais qu’on m’assimile à ce concept. En l’état, on peut louer l’appartement pour mille cent au maximum. Un prix qui donnerait déjà au locataire le sentiment d’avoir pleinement le droit de revendiquer quelque chose.

Non, nous allons le remettre, le cœur brisé, dès que nous aurons signé le nouveau contrat (convenable, je l’espère).

 

 

[1] Le nom du bar est un jeu de mots qui signifie «Le bar de toute raison» ou «en dépit de toute raison» ou «totalement déraisonnable».

[2] Magasin en ligne du genre Amazon.

[3] Peter Hamm (1937), écrivain, critique et documentariste allemand.