parution février 2011
ISBN 978-2-88182-686-3
nb de pages 144
format du livre 140 x 210 mm
prix 26.00 CHF

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Michel Layaz

Deux soeurs

résumé

Les deux sœurs. Des agitatrices dont la grâce sauvage se pare de magie ? Des justicières rebelles ? Des adolescentes souveraines entre enfance et âge adulte ? Les deux sœurs ont le droit de vivre seules dans leur maison, c’est le juge qui a tranché. Leur père est reclus dans un hôpital psychiatrique, leur mère vit à New York, c’est ainsi, les deux sœurs l’acceptent, elles aiment père et mère comme ça. Elles vivent sur un rythme rapide, léger, malicieux, parfois endiablé, dans une forme d’allégresse musicale à deux temps. Près d’elles, il y a un grand arbre, des coquilles d’escargot, des fils de fer qu’elles ont délicatement suspendus dans la chambre vide de leur père, il y a aussi un amoureux qu’elles autorisent à venir jouer avec elles et une assistante sociale qui oublie joyeusement sa fonction à leur contact. 

biographie

Michel Layaz est né à Fribourg en 1963. En 1992, il effectue un voyage de six mois autour du bassin méditerranéen d’où il rentre avec un premier roman, Quartier Terre, publié en 1993 aux éditions de l’Âge d’Homme. En 1994, il séjourne trois mois à Malaucène, près de Carpentras. L’année suivante, il publie Le Café du professeur. De l’automne 1996 à l’été 1997, il est membre de l’Institut Suisse de Rome où il écrit Ci-gisent qui est publié en 1998. Ce roman obtient le prix Edouard Rod. Au début de l’année 2001, il publie aux éditions Zoé Les Légataires. Les Larmes de ma mère publié chez Zoé en janvier 2003 obtient le Prix Dentan ainsi que le Prix des auditeurs de la Radio Suisse Romande et marque une reconnaissance de Michel Layaz tant en France qu’en Suisse. Début 2004, deux nouveaux titres voient le jour : La Joyeuse complainte de l’idiot et Le Nom des pères, un recueil de trois nouvelles.

Au salon du livre de Paris 2006 où la Francophonie est à l’honneur, Michel Layaz est choisi (avec Noëlle Revaz et Agota Kristof) pour « représenter » la Suisse.

En septembre 2006, parution d’un nouveau roman : Il est bon que personne ne nous voie. Simultanément, Les Larmes de ma mère est réédité en poche chez Points. Début 2009, sortie de Cher Boniface, toujours aux éditions Zoé ; ce livre remporte le prix des collégiens de Sion. En 2011, parution de Deux sœurs, chez Zoé et reprise en poche chez Point de La joyeuse complainte de l’idiot. En 2013 publication de Le Tapis de course. En 2016 paraît Louis Soutter, probablement, qui remporte l’année suivante le prix Bibliomedia, le prix Régis de Courten et un prix de littérature suisse.

En 2019 paraît Sans Silke, prix Rambert.

L'Hebdo

« Le quotidien merveilleux et inquiétant de deux sœurs jumelles. Organique et sensuel. » (Isabelle Falconnier)

Femina

« Ce roman fait l’effet d’une caresse, d’une morsure amoureuse. C’est une ode à la sensualité et à la musique des mots, en équilibre entre ingénuité et brutalité. » (Julien Burri)

Livreshebdo

« Michel Layaz (…) continue d’avancer et de surprendre. De travailler sur le burlesque et la satire pour bâtir à chaque nouveau livre un univers plus singulier encore. » (Al. F.)

Italien

Titre: Deux soeurs

Éditeur: Edizioni Clichy
Année: 2014

Allemand

Titre: Deux soeurs

Éditeur: Verlag die Brotsuppe
Année: 2013

Louis Soutter, probablement (2021, Zoé poche)

Louis Soutter, probablement

Aujourd’hui mondialement reconnus, les dessins et les peintures de Louis Soutter (1871-1942) n’ont été remarqués de son vivant que par un cercle restreint de connaisseurs. Parmi eux, Le Corbusier et Jean Giono ont été subjugués par le trait libre de l’artiste, vrai sismographe de l’âme. Formé à la peinture académique, violoniste talentueux, marié à une riche Américaine, puis directeur de l’École des beaux-arts de Colorado Springs, Soutter mène pourtant, dès 1902, une vie d’errance jusqu’à son internement forcé à l’âge de 52 ans dans un asile pour vieillards du Jura suisse. C’est là qu’il parvient à donner forme à l’une des œuvres les plus inclassables de l’histoire de l’art.

Il fallait l'écriture souple et subtile de Michel Layaz pour faire ressentir l’étrangeté de cet homme et nous entraîner le long d’une vie marquée par la solitude, ponctuée aussi par quelques éclats de lumière et transportée surtout par la puissance de la création.

Préface de Michel Thévoz

Louis Soutter, probablement a reçu le Prix suisse de littérature, le prix Bibliomedia et le prix Régis de Courten.

Les Vies de Chevrolet

« Che-vro-let ! Che-vro-let ! » : début XXe siècle, l’Amérique est ébahie devant les prouesses de Louis Chevrolet. Né en Suisse en 1878, le jeune homme a grandi en Bourgogne où il est devenu mécanicien sur vélo avant de rejoindre, près de Paris, de florissants ateliers automobiles. En 1900, il quitte la France pour le continent américain. Très vite, au volant des bolides du moment, Fiat ou Buick, il s’impose comme l’un des meilleurs pilotes de course. En parallèle, il dessine, conçoit et construit des moteurs. Ce n’est pas tout, avec Billy Durant, le fondateur de la General Motors, Louis crée la marque Chevrolet. Billy Durant la lui rachète pour une bouchée de pain et obtient le droit d’utiliser le nom de Chevrolet en exclusivité. Des millions de Chevrolet seront vendues sans que Louis ne touche un sou. Peu lui importe. L’essentiel est ailleurs.

Pied au plancher, Michel Layaz raconte la vie romanesque de ce personnage flamboyant qui mêle loyauté et coups de colère, bonté et amour de la vitesse. À l’heure des voitures électriques, voici les débuts de l’histoire de l’automobile, avec ses ratés, ses dangers et ses conquêtes.

Sans Silke (2019)

Sans Silke

Silke se souvient du temps passé à La Favorite alors qu’elle avait dix-neuf ans et s’occupait chaque fin d’après-midi de la petite Ludivine. Embrasser les arbres, apprendre à voler comme les oiseaux, dormir à la belle étoile, neuf mois durant, toutes deux auront vécu côte à côte dans un monde onirique, en marge des parents de la fillette absorbés par leur relation exclusive.
Avec ce nouveau roman, Michel Layaz poursuit son exploration des failles familiales. Il attrape avec précision les gestes d’une enfant qui s’arcboute de joie après un coup réussi au billard, qui se caresse les épaules de satisfaction lors d’un moment d’intense concentration et dont les mots peuvent rappeler ceux des meilleurs poètes : « J’ai envie de larmes ».

Louis Soutter, probablement

Aujourd’hui mondialement reconnus, les dessins et les peintures de Louis Soutter (1871- 1942) n’ont été remarqués de son vivant que par un cercle restreint de connaisseurs. Parmi eux, Le Corbusier et Jean Giono ont été subjugués par le trait libre de l’artiste, vrai sismographe de l’âme. Formé à la peinture académique, violoniste talentueux, marié à une riche Américaine, puis directeur de l’Ecole des beaux-arts de Colorado Springs, Soutter mène pourtant, dès 1902, une vie d’errance jusqu’à son internement forcé à l’âge de 52 ans dans un asile pour vieillards du Jura suisse. C’est là qu’il parvient à donner forme à l'une des œuvres les plus inclassables de l’histoire de l’art.

Il fallait une langue souple et subtile pour faire ressentir l’étrangeté de cet homme et nous entraîner le long d’une vie marquée par la solitude, ponctuée aussi par quelques éclats de lumière et transportée surtout par la puissance de la création.

Louis Soutter, probablement, a été récompensé du Prix suisse de littérature 2017.

Le Tapis de course

 

« Pauvre type ! » Prononcée avec calme par un adolescent dans une file de supermarché, cette interjection bouleverse son destinataire, le héros de ce livre. Sans le savoir, l’adolescent vient de fissurer la vie intérieure d’un homme qui se protège par une routine sans faille, sûr qu’il est qu’aucun événement extraordinaire ne doit venir briser la logique implacable de l’existence qu’il s’est construite.

Pour éviter que son monde ne vacille, l’homme se résout à s’enregistrer sur son téléphone portable. Il raconte son quotidien : le travail, la bibliothèque, les collègues, le tapis de course, les quelques amis, la famille, la multitude de livres lus pour trouver quelques rares phrases à ajouter à son petit panthéon privé. Rien n’y fait. Le «Pauvre type» le hante.

 

Michel Layaz vit et travaille à Lausanne. Avec Le Tapis de course, il poursuit une écriture qui révèle, sans en avoir l’air, les traits de notre société contemporaine.

Cher Boniface

Marie-Rose, généreuse, idéaliste et orgueilleuse, aimerait  que Boniface écrive. Boniface préfère rester « inoccupé et anonyme, et de loin ». Houspillé par sa belle, Boniface peine à cultiver son indolence désabusée et se voit devenir le héros don quichottesque d’aventures finalement très joyeuses. D’érudit paresseux, il apprend sous nos yeux à devenir gourmand de la vie. Et même passionné. Boniface a l’amour de la différence, Marie-Rose est une enthousiaste critique. Alors tout le monde est égratigné : les riches et les pas riches, les célèbres et les pas célèbres, la pensée unique, les snobs, les travailleurs, les adolescents, les écrivains, les journalistes, les inspirés et les sportifs.

Brillante et acerbe, l’histoire de Boniface Bé et de Marie-Rose Fassa est une diatribe impitoyable mais aussi délirante et farcesque contre la société d’aujourd’hui. Les éblouissantes énumérations opèrent chaque fois un subtil pincement chez le lecteur parce que l’ironie est mordante et qu’une joie vraie s’impose.

 

Michel Layaz signe ici son huitième roman. 

Il est bon que personne ne nous voie

 

Le narrateur, un garçon de quinze ans, travaille après l’école dans une boucherie. Il y rencontre Walter, un maître en sagesse. Dans le quartier populaire où il vit, le jeune homme est l’ami de Raton, maître de rien, et il se lie d’amour avec Charlotte qui va l’initier à d’étranges rituels et l’aider à grandir.

A la fin du livre, on comprend que ce texte troublant sur l’adolescence est dicté par le garçon devenu très âgé. Tandis que la mort approche, le vieillard vit un dernier amour pour Lucie qu’il surnomme Lucie-Lucifer. Cette infirmière sans égal a découvert un procédé pour que ses pensionnaires préférés puissent choisir en toute quiétude l’instant de leur disparition. 

Le Nom des pères (2004, Minizoé)

Le Nom des pères
La Joyeuse Complainte de l'Idiot

La Joyeuse Complainte de l’idiot est le récit d’un internat peu ordinaire où vivent des adolescents encore moins ordinaires. En effet, La Demeure accueille de jeunes garçons dont l’intelligence décalée n’a pu s’accommoder du monde environnant. Racontée par l’un de ses membres, cette communauté tire force et originalité de son impérieuse présidente-directrice générale, Madame Vivianne.

«Il ne faut pas croire que les gens qui vivent à La Demeure sont des demeurés, ou des prisonniers, ou des délinquants, ou des fous, ou des brigands, ou de la mauvaise graine, ils sont seulement un peu de tout cela, et il serait vain de les réduire à quelques tours de passe-formules.

Il y a en nous des splendeurs qu’il faut peut-être aller chercher, des splendeurs enfouies sous des couches de désarroi, de tourments, de méchancetés, de désespoir, d’obstination, d’errances, de mauvaises routes, de mauvais choix, autant de dérives qui ne sauraient effacer la bonne pâte qui existe derrière tout cela et qui ne demande qu’à être pétrie.»

 

Michel Layaz vit à Lausanne et à Paris. Aujourd’hui, il est considéré en Suisse comme un des romanciers les plus importants de sa génération. Après le succès des Larmes de ma mère, ce nouveau roman est une preuve de la singularité et de la clarté de sa voix.

Les Larmes de ma mère

Pourquoi cette mère, avec le cadet de ses fils, marque-t-elle autant de différences ? Et pourquoi des larmes le jour de l’accouchement ? Ce troisième fils, elle le vante et elle le persécute, elle le distingue et elle le tourmente. Devenu adulte, le dernier fils reconstitue son enfance grâce aux objets qu’il voit ou découvre dans l’appartement parental. Et si les objets se mettaient à parler ? Et si les objets détenaient la clé de l’énigme ? Grâce à une écriture précise, tendue, ce livre où se succèdent des épisodes cocasses et dramatiques, révèle l’intime en évitant l’écueil du sentimentalisme. Les mots sont à leur place sans jamais forcer et le lecteur voit son imagination croître au fil de ces récits d’enfance qui ne manqueront pas de résonner dans sa propre histoire.

extrait

 

Le juge a tranché.

Leur père est fou et doit demeurer dans l’asile où il passe ses nuits depuis deux mois. Leur père hypnotisait les mouches avec ses yeux. Les abeilles aussi. Il est fou, ont dit les médecins. Pas à cause des mouches. Ni des abeilles. A cause du matin où il a plaqué ses lèvres dans l’oreille du chef. Un cri qui a duré presque trois minutes, un cri magnifique qui a stoppé la marche de toutes les machines, un cri sans effroi et sans haine qui a fait que sur le visage des employés des sourires de ravissement se sont dessinés. Le chef avait beau essayé de se débattre, leur père le maintenait collé à lui, pour qu’il entende le cri jusqu’au bout, et au bout du cri, il y a eu un tympan crevé. Il s’est contenté d’un seul tympan.

Humaine était la révolte de leur père.

Au chef, elles, les deux sœurs, elles lui auraient volontiers crevé les deux tympans, arraché la moitié de la lèvre, ou de l’oreille, elles lui auraient volontiers coupé les tétons, fendu le nez, croqué la pomme d’Adam, craqué les couilles, parce que les deux sœurs ont parfois la fougue des lionceaux, la rage des oiseaux de proie.

Et maintenant, las un peu, le juge a tranché : aussi souvent qu’elles le désireront, les deux sœurs pourront rendre visite à leur père, une aubaine, et rond et rond…

D’une voix qui rase les murs, d’une voix qui voudrait s’éteindre avant même d’avoir été allumée, l’adjointe du juge a évoqué leur mère. Elle vit depuis deux ans à New York. Avec un politicien. Elle travaillait comme interprète quand elle a rencontré le politicien. Comme leur mère ne souhaite quitter ni le politicien ni New York, les deux soeurs ne la verront plus chantonner en buvant son café dans une tasse ornée de papillons blancs, elles ne la verront plus laisser tomber à ses pieds des nuisettes satinées qui sentaient bon la chair après la nuit. Pour aimer leur mère, nul besoin – adieu maman ! adieu ! et pas d’autres paroles – nul besoin de la voir.

Les deux soeurs ne sont pas du genre à pleurer pour un rien.

A ouvrir la gueule pour un oui ou pour un non.

Le juge dit que leur mère continuera d’envoyer les sommes d’argent qui aident les deux sœurs à vivre. Le politicien et elle ont suffisamment d’argent. Le juge dit que le cas n’est pas simple mais qu’il a tranché. Les deux sœurs sont grandes, assez pour se débrouiller. Les placer dans une institution serait malvenu. Serait incongru. Le juge dit encore qu’une assistante sociale viendra leur rendre visite une fois par quinzaine, que si la situation ne devait pas aller, on aviserait. Le juge ne doute pas que son choix est le bon choix.

Ça ira, ça ira ! susurrent les deux soeurs en souriant et en se demandant à quoi peut bien ressembler une assistante sociale.

Après cela, le juge se tait, déglutit, renifle, secoue ses narines, et ses lunettes bougent sur son nez, et ses yeux grandissent derrière ses lunettes.

Puis le juge demande aux deux sœurs si cela leur va.

Elles répondent oui, oui, cela nous va, nous va.

L’affaire est classée.

Une chose encore, avant de sortir : la maison appartient aux deux soeurs.

En partant, elles font une petite révérence devant le juge, la même qu’en entrant. Les deux sœurs connaissent depuis longtemps l’effet de la révérence exécutée avec sourire et grâce de circonstance.

Derrière la porte, il y a quatre personnes qui attendent.

L’affaires des deux sœurs est une affaire parmi d’autres.

 

 

 

 

***

 

 

 

La maison est maintenant la maison des deux soeurs, et cela ne veut rien dire. Avant qu’on ne le mette à l’asile, le père a signé des papiers officiels pour que la maison leur revienne, et ce, dès tout de suite, dès signature, dès tampons, cachets ad hoc, sceaux sans hic. Personne parmi les sains d’esprit ne s’est opposé à ce qu’il s’agisse de la signature d’un fou, fou probable, fou possible. Et les deux soeurs aussi ont dû les signer ces papiers, devant la face du notaire qui se taisait et avait la mine de celui qui ignore la rosée et les fleurs folles, la mine de celui qui, fortune faite et refaite, calcule et recalcule, honoraires du jour et honoraires de l’heure, pour savoir ce que honoraires du jour et honoraires de l’heure lui permettront de posséder : gonfler le tas, grossir le tertre. Dans le bureau planait une odeur de fèves rouges et d’urine, rien du grand air, pas l’once d’une cime. Que tout cela ne prenne pas trop de temps, pas trop de paroles, les deux sœurs en ont été contentes.

En fermant la porte de chez le notaire, les deux sœurs se disaient que la maison était maintenant leur maison et que cela ne voulait rien dire. Les deux soeurs ont conservé les meubles qui depuis toujours occupent la maison : une table avec un long plateau en marbre, dix chaises, quatre fauteuils en velours, une crédence, un  canapé jaune, le lit de leur mère et leur lit. Elles ont aussi gardé le lit de leur père, même s’il ne faut pas s’attendre à un retour.

Les médecins ont mis des mots sur sa folie.

C’est une folie qui s’agrippe, se colle au cerveau, obstrue la pensée et bouche toutes les échappatoires. Il faudra du temps pour peut-être la vaincre. Le monde de leur père est séparé du monde des autres hommes par une lame gigantesque qui dépèce et broie. C’est l’image qu’a utilisée le psychiatre en chef qui se dit aussi poète.

Ce qui tranche n’a jamais effrayé les deux soeurs.

Ce qui tranche les attire autant que ce qui caresse, ou râpe, ou brise, ou écrase, ou étreint.

D’un commun accord, les deux soeurs préfèrent se taire devant le psychiatre-poète assis sur un flocon de neige géant qui aurait pris la forme d’une chaise. Le psychiatre-poète ne manque pas de charme sur son flocon. Il parle, additionne les phrases, écoule les explications, les images aussi. Tout en causant, il caresse des yeux les meubles de son cabinet. Des meubles à l’envers de ce que les deux sœurs connaissent. Un dada, dit le psychiatre-poète quand il remarque que le décor n’est pas sans effet sur les deux soeurs. Au moins, chez lui, cela sentait bon, un parfum de début d’automne qui se serait formé près d’une rivière : mélange de buis et de roches mouillées. D’une voix chantante les deux sœurs laissent le psychiatre-poète rayonner parmi ses formules et ses astres neufs.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

La plupart des chambres restent vides. La maison est vieille et beaucoup trop grande. C’est un vide bienfaisant. Les deux sœurs ont retiré les portes des chambres et les ont déposées, parfois dans un équilibre précaire, contre les murs. S’il arrive que l’une ou l’autre des portes s’écrase sur le sol, un petit nuage de poussière s’élève. Un peu partout dans la maison, des pans entiers de tapisserie se sont décollés. Les deux sœurs peuvent, toutes nues, se glisser entre le mur et la tapisserie. Ce sont là leurs habits préférés. Pourquoi ne pas sortir ainsi, descendre les rues commerçantes, traverser les parcs publics, s’asseoir aux arrêts de bus ou sur les terrasses des cafés ?

Il arrive que de fines poussières de plâtre les fassent éternuer.

Les deux sœurs mettent la tête sous l’eau et comme de jeunes chiens elles s’ébrouent. Elles aiment l’odeur de l’eau sur le bois du plancher, elles aiment les taches que l’eau laisse sur le plancher, comme un ciel à rebours, une éternité sur laquelle elles sautent à pieds joints. Les deux sœurs ont un miroir ébréché aux angles qu’elles changent souvent de place. Elles le laissent par terre, ici ou là, ou appuyé contre un mur. Petites, si la mère leur offrait un habit, ou un ustensile, barrette ou bandeau, boucles d’oreilles ou collier, elles le passaient aussitôt et elles couraient jusqu’au miroir pour, comme elles le disaient, montrer au miroir, si cela leur allait bien, si cela les embellissait. Leur mère adorait cette expression, montrer au miroir, elle la répétait en souriant, elle serrait ses filles dans ses bras, elle disait que c’était cela le bonheur, entendre ses filles et les enlacer. Les deux sœurs ont quatre masques : au premier il manque la bouche, au deuxième les yeux, au troisième le nez, au quatrième les oreilles. Elles ont un parapluie rose qui reste ouvert là où il est. S’il pleut, jamais elles n’utilisent le parapluie rose, au mieux une capuche, rien de préférence. Les deux sœurs ont des cadres vides et deux clous en or, elles ont des morceaux d’ambre et de myrrhe déposés dans des boîtes en résine d’une belle couleur orange, elles ont aussi - prisonnière à l’intérieur d’une bouteille - une petite danseuse vêtue d’une robe rouge et bouffante parsemée d’étoiles, une ballerine qui tourne sur un socle quand on remonte le mécanisme caché sous la bouteille, elles ont des gants de cuisine de toutes les couleurs remplis d’eau et suspendus par des pincettes à un fil, elles ont des sacs de jute vides qui sentent le café et sur lesquels sont écrits, en majuscules et à l’encre marron : Cuba, Guatemala, Venezuela, elles ont, on s’en doute, d’autres objets encore, beaucoup.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

Dans le jardin de la maison, il y a un tilleul comme les tilleuls peuvent l’être : immense, et sur les branches de ce tilleul immense les deux sœurs aiment monter. De la plus haute des branches on découvre la totalité de la ville et du lac. Les deux sœurs écartent le majeur et l’index pour regarder, dans l’espace de ces deux doigts, comment se mêlent les lumières. Elles écoutent la rumeur de la ville, elles imitent le piaillement des oiseaux qui ne sont ni gais ni tristes, elles s’adossent au tronc et ne pensent à plus rien, elles attendent que vienne la fin du jour. Avant de redescendre, les deux sœurs lancent un bout d’écorce en essayant de le faire voler le plus longtemps possible, persuadées que l’esprit du tilleul ira féconder la terre et les humains.

Leur mère les empêchait de grimper.

Elle avait peur des chutes et des habits déchirés, elle avait peur de voir ses filles sans peur. Comme elle se trompait ! Plus petites, grimper épouvantait les deux soeurs, mais férues des vertiges et des périls à défier, que leur importaient les genoux, les mollets ou les coudes écorchés ? Là-haut, dans la paume de leurs mains, elles aimaient emprisonner pour quelques minutes des chenilles ou des coléoptères.

La vie peut frémir contre les doigts.

Les deux sœurs tirent la langue à l’infini et se sentent capables de tout.

Il y a trois ans, c’est dans le tilleul que les deux sœurs ont fêté leur anniversaire. Elles sont nées le même jour, à une année près : pas jumelles mais presque. Pour l’occasion, elles avaient invité des camarades d’école : filles et garçons. Et elles les avaient contraints à grimper sur le tilleul.

Les plus peureux tremblaient, pleurnichaient.

Les veines sur les tempes tapaient fort.

Le vent claquait sur les joues.

Les plus féroces enrageaient, s’époumonaient.

Armées de fourches, les deux sœurs les empêchaient de redescendre.

La magie du tilleul, petit à petit, les enfants l’ont sentie, la fraîcheur du feuillage, la douceur de l’écorce, ils ont senti la chair de l’arbre, sa respiration. Plus d'inquiétude. Plus de cris et de craintes. Ils ont bu le thé, mangé le gâteau, et les deux sœurs sont passées, écureuils à tête d’humain, de branche en branche.

Certains ont réussi à faire le poirier dans le tilleul.

Certains se sont endormis dans le tilleul.

Certains se sont caressés dans le tilleul.

Certains se sont soulagés dans le tilleul.

Certains, dans le tilleul, se sont fait des tresses, des couettes, des frisettes, des houppes, des huppes, des guiches.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

L’assistante sociale cherche une sonnette.

Elle a un chignon sur la tête et une robe noire qui paraît trop chaude. Oreilles et front sont bien dégagés.

Les deux soeurs la voient qui n’ose franchir le portail. Une tracasserie. Sa tête s’agite et elle pénètre à reculons dans le jardin.

Les orties ne sont pas des mines.

Ni les chardons des grenades.

Les deux sœurs ne veulent pas inquiéter l’assistante sociale. Elles sortent de la maison, l’accueillent avec la politesse d’usage, lui proposent un thé, noir ou au lait, cannelle ou citron.

De sa propre initiative, l’assistante sociale s’enfonce dans un des quatre fauteuils en velours : elle choisit d’instinct celui qui a le moins de ressorts. On dirait une vache prisonnière d’une bassine. Parce que l’assistante sociale est beaucoup plus grosse et beaucoup plus grande que les deux sœurs, son corps comme un fût flapi, privé de force et de souplesse.

L’assistante sociale réussit à se mettre droite dans le fauteuil. Elle déguste le thé avec des tas de manières comme si elle était dans un salon de thé chic et parisien. Les deux sœurs aussi dégustent le thé avec des tas de manières. Elles lui disent regretter de ne pas avoir de Mont-Blanc à lui offrir. Comme l’assistante sociale ne comprend pas, les deux sœurs lui expliquent que le Mont-Blanc est la spécialité du salon de thé Angelina, à Paris, qu’il s’agit d’une meringue recouverte de crème fouettée et de crème de marron. L’assistante sociale dit qu’elle déteste le ski mais qu’elle adore les tartes aux pommes, elle dit qu’elle espère pouvoir retourner bientôt à Paris, pour un week-end prolongé.

Les deux sœurs sont silencieuses devant le visage délavé de l’assistante sociale vêtue tout en noir.

Elle a des lèvres qui n’ont rien de vorace.

Elle a une nuque qui n’a rien de sensuel.

L’assistante sociale sort de sa veste un petit carnet. Elle veut voir la cuisine, le frigidaire, le garde-manger, la chambre à coucher, le lit, les armoires, les toilettes, le linge. Elle veut aussi voir les factures, la cave et les affaires d’école. Elle a perdu son fond de timidité. L’assistante sociale s’est retranchée dans sa peau d’assistante sociale.

Les deux sœurs la laissent aller ici ou là.

Elles la laissent regarder.

Dans le petit carnet, l’assistante sociale prend des notes. On dirait, plus que ses jambes, que c’est le petit carnet qui la fait avancer à travers la maison.

Après avoir vu tout ce qu’elle voulait voir, l’assistante sociale vient se replacer dans son fauteuil. Les deux sœurs lui demandent si elle a trouvé des araignées, des cancrelats, des cadavres, des charrettes en feu, des fantômes, des bacs pleins de poèmes, des toiles de fous, des fusées, des musiques inconnues, des poussières d’angoisse, des bruits de pas, des bris de cœur, du caoutchouc multicolore, des pneus de bicyclette, une ou deux malles à trésors.

L’assistante sociale regarde les deux sœurs avec un regard qui exige la raison et elle dit que d’avoir couché le miroir sur le sol représente un danger. Le redresser et le mettre dans sa position de miroir serait plus convenable. Diable oui, répondent les deux soeurs. Diable oui. Vous avez raison. Raison, raison. Puis l’assistante sociale demande, d’une voix disciplinée, c’est-à-dire légèrement austère et mécanique, légèrement rigide aussi, si les deux sœurs fument des cigarettes, de la marijuana, autre chose, si elles boivent de l’alcool, vomissent, couchent avec des garçons, des filles, meurtrissent leur corps, prennent des médicaments, des drogues, des somnifères, pratiquent du sport, sortent, ont des amis, des ennemis, rêvent, font des cauchemars, pensent à demain, à leur avenir, à une profession, à leur père, à leur mère, aux malheurs du monde, au suicide, à la pauvreté, à vivre ailleurs, à la famine, à vendre leur maison, à l’économie, à l’écologie, si elles ont facilement mal à la tête, au ventre, au dos, aux pieds, aux vertèbres, au derrière, aux muscles, aux os, souffrent d’un mal dont elles voudraient parler, si elles craignent la nuit, l’échec, les malfrats, l’amour, les coups, la mort.

Les deux sœurs répondent par oui ou par non, presque toujours par non. Elles ne veulent pas dire à l’assistante sociale qu’il y a des mots qui doivent rester enfoncés sous la terre, ou tapis dans la fente des rochers, ou couchés sur l’écume des vagues, des mots tus et à taire, des mots qui se passent de bouche et de lèvres, qui se contrefichent d’êtres dits et ouïs.

L’assistante sociale secoue la tête, dit qu’on en reparlera, qu’il est temps qu’elle continue sa journée, qu’elle est contente d’avoir rencontré les deux sœurs, de leur avoir parlé. Les deux soeurs serrent la main de l’assistante sociale et la regardent s’en aller. Elle a le pas énergique. Il faut poursuivre le chemin. Ne pas perdre son temps. Aucun homme n’est prêt à croire que son sort égale celui d’un cloporte, ou d’une vieille souche.

Avant d’arriver au portail, l’assistante sociale se tord le pied.

C’est tout le jardin qui a craqué.

Son visage ovale et blanc se lézarde et rougit.

Les deux sœurs la voient retenir un juron qu’elles, sans retenue, hurlent derrière la vitre, à hue et à dia, d’un souffle enhardi, petites péteuses, pétroleuses, pétrisseuses de jurons, et à travers l’entier de la maison, rigolant, dégringolant l’escalier, sautant sur les fauteuils, glissant sur le parquet, explosant, les cuisses chaudes et les seins à l’air, les deux sœurs font résonner contre les parois le juron mort-né dans la gorge trop policée de l’assistante sociale.

Qui reviendra.

Reviendra bientôt.

Elle l’a promis aux deux soeurs.

Promis juré.