parution janvier 2009
ISBN 978-2-88182-634-4
nb de pages 176
format du livre 140 x 210 mm
prix 28.00 CHF

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Michel Layaz

Cher Boniface

résumé

Marie-Rose, généreuse, idéaliste et orgueilleuse, aimerait  que Boniface écrive. Boniface préfère rester « inoccupé et anonyme, et de loin ». Houspillé par sa belle, Boniface peine à cultiver son indolence désabusée et se voit devenir le héros don quichottesque d’aventures finalement très joyeuses. D’érudit paresseux, il apprend sous nos yeux à devenir gourmand de la vie. Et même passionné. Boniface a l’amour de la différence, Marie-Rose est une enthousiaste critique. Alors tout le monde est égratigné : les riches et les pas riches, les célèbres et les pas célèbres, la pensée unique, les snobs, les travailleurs, les adolescents, les écrivains, les journalistes, les inspirés et les sportifs.

Brillante et acerbe, l’histoire de Boniface Bé et de Marie-Rose Fassa est une diatribe impitoyable mais aussi délirante et farcesque contre la société d’aujourd’hui. Les éblouissantes énumérations opèrent chaque fois un subtil pincement chez le lecteur parce que l’ironie est mordante et qu’une joie vraie s’impose.

 

Michel Layaz signe ici son huitième roman. 

biographie

Michel Layaz est né à Fribourg en 1963. En 1992, il effectue un voyage de six mois autour du bassin méditerranéen d’où il rentre avec un premier roman, Quartier Terre, publié en 1993 aux éditions de l’Âge d’Homme. En 1994, il séjourne trois mois à Malaucène, près de Carpentras. L’année suivante, il publie Le Café du professeur. De l’automne 1996 à l’été 1997, il est membre de l’Institut Suisse de Rome où il écrit Ci-gisent qui est publié en 1998. Ce roman obtient le prix Edouard Rod. Au début de l’année 2001, il publie aux éditions Zoé Les Légataires. Les Larmes de ma mère publié chez Zoé en janvier 2003 obtient le Prix Dentan ainsi que le Prix des auditeurs de la Radio Suisse Romande et marque une reconnaissance de Michel Layaz tant en France qu’en Suisse. Début 2004, deux nouveaux titres voient le jour : La Joyeuse complainte de l’idiot et Le Nom des pères, un recueil de trois nouvelles.

Au salon du livre de Paris 2006 où la Francophonie est à l’honneur, Michel Layaz est choisi (avec Noëlle Revaz et Agota Kristof) pour « représenter » la Suisse.

En septembre 2006, parution d’un nouveau roman : Il est bon que personne ne nous voie. Simultanément, Les Larmes de ma mère est réédité en poche chez Points. Début 2009, sortie de Cher Boniface, toujours aux éditions Zoé ; ce livre remporte le prix des collégiens de Sion. En 2011, parution de Deux sœurs, chez Zoé et reprise en poche chez Point de La joyeuse complainte de l’idiot. En 2013 publication de Le Tapis de course. En 2016 paraît Louis Soutter, probablement, qui remporte l’année suivante le prix Bibliomedia, le prix Régis de Courten et un prix de littérature suisse.

En 2019 paraît Sans Silke, prix Rambert.

Louis Soutter, probablement (2021, Zoé poche)

Louis Soutter, probablement

Aujourd’hui mondialement reconnus, les dessins et les peintures de Louis Soutter (1871-1942) n’ont été remarqués de son vivant que par un cercle restreint de connaisseurs. Parmi eux, Le Corbusier et Jean Giono ont été subjugués par le trait libre de l’artiste, vrai sismographe de l’âme. Formé à la peinture académique, violoniste talentueux, marié à une riche Américaine, puis directeur de l’École des beaux-arts de Colorado Springs, Soutter mène pourtant, dès 1902, une vie d’errance jusqu’à son internement forcé à l’âge de 52 ans dans un asile pour vieillards du Jura suisse. C’est là qu’il parvient à donner forme à l’une des œuvres les plus inclassables de l’histoire de l’art.

Il fallait l'écriture souple et subtile de Michel Layaz pour faire ressentir l’étrangeté de cet homme et nous entraîner le long d’une vie marquée par la solitude, ponctuée aussi par quelques éclats de lumière et transportée surtout par la puissance de la création.

Préface de Michel Thévoz

Louis Soutter, probablement a reçu le Prix suisse de littérature, le prix Bibliomedia et le prix Régis de Courten.

Les Vies de Chevrolet

« Che-vro-let ! Che-vro-let ! » : début XXe siècle, l’Amérique est ébahie devant les prouesses de Louis Chevrolet. Né en Suisse en 1878, le jeune homme a grandi en Bourgogne où il est devenu mécanicien sur vélo avant de rejoindre, près de Paris, de florissants ateliers automobiles. En 1900, il quitte la France pour le continent américain. Très vite, au volant des bolides du moment, Fiat ou Buick, il s’impose comme l’un des meilleurs pilotes de course. En parallèle, il dessine, conçoit et construit des moteurs. Ce n’est pas tout, avec Billy Durant, le fondateur de la General Motors, Louis crée la marque Chevrolet. Billy Durant la lui rachète pour une bouchée de pain et obtient le droit d’utiliser le nom de Chevrolet en exclusivité. Des millions de Chevrolet seront vendues sans que Louis ne touche un sou. Peu lui importe. L’essentiel est ailleurs.

Pied au plancher, Michel Layaz raconte la vie romanesque de ce personnage flamboyant qui mêle loyauté et coups de colère, bonté et amour de la vitesse. À l’heure des voitures électriques, voici les débuts de l’histoire de l’automobile, avec ses ratés, ses dangers et ses conquêtes.

Sans Silke (2019)

Sans Silke

Silke se souvient du temps passé à La Favorite alors qu’elle avait dix-neuf ans et s’occupait chaque fin d’après-midi de la petite Ludivine. Embrasser les arbres, apprendre à voler comme les oiseaux, dormir à la belle étoile, neuf mois durant, toutes deux auront vécu côte à côte dans un monde onirique, en marge des parents de la fillette absorbés par leur relation exclusive.
Avec ce nouveau roman, Michel Layaz poursuit son exploration des failles familiales. Il attrape avec précision les gestes d’une enfant qui s’arcboute de joie après un coup réussi au billard, qui se caresse les épaules de satisfaction lors d’un moment d’intense concentration et dont les mots peuvent rappeler ceux des meilleurs poètes : « J’ai envie de larmes ».

Louis Soutter, probablement

Aujourd’hui mondialement reconnus, les dessins et les peintures de Louis Soutter (1871- 1942) n’ont été remarqués de son vivant que par un cercle restreint de connaisseurs. Parmi eux, Le Corbusier et Jean Giono ont été subjugués par le trait libre de l’artiste, vrai sismographe de l’âme. Formé à la peinture académique, violoniste talentueux, marié à une riche Américaine, puis directeur de l’Ecole des beaux-arts de Colorado Springs, Soutter mène pourtant, dès 1902, une vie d’errance jusqu’à son internement forcé à l’âge de 52 ans dans un asile pour vieillards du Jura suisse. C’est là qu’il parvient à donner forme à l'une des œuvres les plus inclassables de l’histoire de l’art.

Il fallait une langue souple et subtile pour faire ressentir l’étrangeté de cet homme et nous entraîner le long d’une vie marquée par la solitude, ponctuée aussi par quelques éclats de lumière et transportée surtout par la puissance de la création.

Louis Soutter, probablement, a été récompensé du Prix suisse de littérature 2017.

Le Tapis de course

 

« Pauvre type ! » Prononcée avec calme par un adolescent dans une file de supermarché, cette interjection bouleverse son destinataire, le héros de ce livre. Sans le savoir, l’adolescent vient de fissurer la vie intérieure d’un homme qui se protège par une routine sans faille, sûr qu’il est qu’aucun événement extraordinaire ne doit venir briser la logique implacable de l’existence qu’il s’est construite.

Pour éviter que son monde ne vacille, l’homme se résout à s’enregistrer sur son téléphone portable. Il raconte son quotidien : le travail, la bibliothèque, les collègues, le tapis de course, les quelques amis, la famille, la multitude de livres lus pour trouver quelques rares phrases à ajouter à son petit panthéon privé. Rien n’y fait. Le «Pauvre type» le hante.

 

Michel Layaz vit et travaille à Lausanne. Avec Le Tapis de course, il poursuit une écriture qui révèle, sans en avoir l’air, les traits de notre société contemporaine.

Deux soeurs

Les deux sœurs. Des agitatrices dont la grâce sauvage se pare de magie ? Des justicières rebelles ? Des adolescentes souveraines entre enfance et âge adulte ? Les deux sœurs ont le droit de vivre seules dans leur maison, c’est le juge qui a tranché. Leur père est reclus dans un hôpital psychiatrique, leur mère vit à New York, c’est ainsi, les deux sœurs l’acceptent, elles aiment père et mère comme ça. Elles vivent sur un rythme rapide, léger, malicieux, parfois endiablé, dans une forme d’allégresse musicale à deux temps. Près d’elles, il y a un grand arbre, des coquilles d’escargot, des fils de fer qu’elles ont délicatement suspendus dans la chambre vide de leur père, il y a aussi un amoureux qu’elles autorisent à venir jouer avec elles et une assistante sociale qui oublie joyeusement sa fonction à leur contact. 

Il est bon que personne ne nous voie

 

Le narrateur, un garçon de quinze ans, travaille après l’école dans une boucherie. Il y rencontre Walter, un maître en sagesse. Dans le quartier populaire où il vit, le jeune homme est l’ami de Raton, maître de rien, et il se lie d’amour avec Charlotte qui va l’initier à d’étranges rituels et l’aider à grandir.

A la fin du livre, on comprend que ce texte troublant sur l’adolescence est dicté par le garçon devenu très âgé. Tandis que la mort approche, le vieillard vit un dernier amour pour Lucie qu’il surnomme Lucie-Lucifer. Cette infirmière sans égal a découvert un procédé pour que ses pensionnaires préférés puissent choisir en toute quiétude l’instant de leur disparition. 

Le Nom des pères (2004, Minizoé)

Le Nom des pères
La Joyeuse Complainte de l'Idiot

La Joyeuse Complainte de l’idiot est le récit d’un internat peu ordinaire où vivent des adolescents encore moins ordinaires. En effet, La Demeure accueille de jeunes garçons dont l’intelligence décalée n’a pu s’accommoder du monde environnant. Racontée par l’un de ses membres, cette communauté tire force et originalité de son impérieuse présidente-directrice générale, Madame Vivianne.

«Il ne faut pas croire que les gens qui vivent à La Demeure sont des demeurés, ou des prisonniers, ou des délinquants, ou des fous, ou des brigands, ou de la mauvaise graine, ils sont seulement un peu de tout cela, et il serait vain de les réduire à quelques tours de passe-formules.

Il y a en nous des splendeurs qu’il faut peut-être aller chercher, des splendeurs enfouies sous des couches de désarroi, de tourments, de méchancetés, de désespoir, d’obstination, d’errances, de mauvaises routes, de mauvais choix, autant de dérives qui ne sauraient effacer la bonne pâte qui existe derrière tout cela et qui ne demande qu’à être pétrie.»

 

Michel Layaz vit à Lausanne et à Paris. Aujourd’hui, il est considéré en Suisse comme un des romanciers les plus importants de sa génération. Après le succès des Larmes de ma mère, ce nouveau roman est une preuve de la singularité et de la clarté de sa voix.

Les Larmes de ma mère

Pourquoi cette mère, avec le cadet de ses fils, marque-t-elle autant de différences ? Et pourquoi des larmes le jour de l’accouchement ? Ce troisième fils, elle le vante et elle le persécute, elle le distingue et elle le tourmente. Devenu adulte, le dernier fils reconstitue son enfance grâce aux objets qu’il voit ou découvre dans l’appartement parental. Et si les objets se mettaient à parler ? Et si les objets détenaient la clé de l’énigme ? Grâce à une écriture précise, tendue, ce livre où se succèdent des épisodes cocasses et dramatiques, révèle l’intime en évitant l’écueil du sentimentalisme. Les mots sont à leur place sans jamais forcer et le lecteur voit son imagination croître au fil de ces récits d’enfance qui ne manqueront pas de résonner dans sa propre histoire.

extrait

 

 

1

 

  • Bonifââââââce !…
  • Hmm.
  • La cuisine.
  • J’adore ta cuisine.
  • Elle empeste l’ail.
  • Peste !
  • Peste et choléra.
  • L’ail vaincra la peste.
  • Boniface, combien de fois devrais-je te dire de ne pas…

La fin de la phrase fut inaudible à Boniface Bé qui, assis dans un pouf autrefois turquoise, venait d’augmenter le volume de la télévision pour se mettre à l’abri de sa mère Cécilia. La voix du journaliste, lisse et régulière, donnait plus ou moins vie aux actualités télévisuelles que pour rien au monde Boniface n’aurait voulu rater. Tant qu’il existera de l’ail et le journal télévisé, la vie ne sera pas aussi désespérante qu’elle le paraît, se rassura Boniface entre deux cuillérées de tzatziki dont le blanc du yaourt était jauni par les nombreuses gousses d’ail pressées, cuites et crues.

À peine les images des quatre coins du monde furent-elles égrenées à toute vitesse que le journal touchait à sa fin, se concluant par un reportage sur les mots doux que se jettent à la figure les joueurs de football.

La voix du présentateur n’avait pas subi la moindre aspérité.

Lassé de cette humanité sportive et lointaine, Boniface Bé se félicita doublement : n’avoir aucune activité physique en vue, n’avoir aucune occasion d’effectuer un quelconque déplacement.

Et pourtant, quelques mois plus tôt, il avait vécu dans sa chair une aventure qui se situait à mi-chemin de l’expédition sportive et du voyage sans boussole, une équipée qui avait comporté sa part maudite de souffrance mais qui, avant toute chose, avait été le théâtre d’une rencontre qui bouleverserait le cours, non pas d’une, mais de deux existences.

Habitant de l’Helvétie, citoyen honnête, Boniface avait admis un jour en son for intérieur endurci qu’il devait escalader une montagne.

Pour voir.

Pour savoir.

Pour tenter le coup.

Pour ne pas qu’il soit dit que.

Et il ascensionna.

 

3970 mètres : le sommet de l’Eiger lui appartenait. Il voyait. Il ne savait pas grand chose encore. En grande partie, le coup était joué. La joie de l‘effort récompensé allait peut-être s’installer mais Boniface Bé, instruit aussi bien que quiconque du fait que la montagne a ses idées à elle, ses volontés à elle, à peine le sommet vaincu, après avoir rempli ses poumons d’air des cimes, vidé sa tête de toutes pensées basses, cherché vainement dans sa mémoire une parole noble et pris toutes sortes de bonnes résolutions pour les années à venir, Boniface Bé jugea bon – voyant galoper une brume noire et entendant la montagne tousser – de redescendre au plus vite vers les vallées, les humains, les arbres, les plaines, les pâtisseries, les froufrous, les cafés forts, les amabilités du savoir, autant de choses qui rendent la vie humaine plus ou moins supportable.

Se laisser dévaler sans heurt dans un pierrier nécessite une technique que Boniface Bé ne connaissait pas mais qu’il appliquait correctement sans le savoir, à moins qu’il n’eût jamais existé de technique quelconque et que, comme tout corps plongé dans l’eau se mouille aussitôt, tout corps déposé sur un pierrier pentu adopte d’instinct la seule position tenable pour ne pas tomber.

Ou alors tombe.

Ce que Boniface Bé faillit faire.

À deux ou trois reprises.

Au bas de la rocaille, il se retourna pour contempler le point fort éloigné d’où il était parti et en conclut qu’il existe des situations dans lesquelles remonter la pente frôle l’insouciance. Il y a de la grandeur à l’avoir descendue, se dit-il dans un élan de fierté à peine exagéré.

Parvenu à proximité d’une cabane construite pour servir de camp de base aux alpins et aux intrépides qui les imitent, Boniface Bé hésita. Il huma la brume, choisit la prudence, entra dans la cabane pour attendre que la tempête déverse sa rage, et ses flots, et toute sa démence, qu’elle assène aux hommes son jugement qu’on écouterait avec bienveillance, à peine contraint, et plutôt par politesse.

Ornementée d’edelweiss et clouée à une poutre en bois, une plaquette métallique indiquait l’altitude de la cabane. En se répétant 3355 mètres, Boniface Bé ne savait s’il devait se réjouir d’être déjà redescendu de plus de six cents mètres ou au contraire s’inquiéter d’être éloigné encore de 3000 mètres du seul lieu qui lui était définitivement agréable et qu’il avait une hâte grandissante de retrouver : sa chambre.

À l’intérieur de la cabane dominait une odeur de cire et de cidre. En mettant le doigt sur un manuel à l’intitulé programmatique : Aimons nos montagnes, Boniface Bé songea – en remarquant les feuilles usées et brunies sur leur tranche – à cette drôle d’époque qui l’avait vu naître, lui, Boniface Bé. Ainsi, des organisations internationales protégeaient maintenant cette montagne qui durant tant de siècles avait si énergiquement terrorisé ces mêmes hommes. Pas tout à fait les mêmes certes, mais leurs aïeux. N’empêche que si la montagne n’effrayait plus personne, elle pouvait encore pousser de sacrés coups de gueule, disons plutôt de violents coups de gueule, parce que le sacré, c’est précisément de cela qu’on l’avait dépouillée depuis que n’importe quel zigoto à piolet neuf ou d’occasion pouvait s’y rendre simplement parce qu’il avait décidé de s’y rendre. Boniface Bé qui en cette occasion se sentait l’âme d’un zigoto se réjouissait d’être seul dans cette cabane et dut s’avouer, un brin honteux, qu’il espérait que personne ne vînt contrarier sa retraite tout juste volontaire. Comme il n’avait pas vu un seul montagnard de la journée, il avait bon espoir que s’exauçât son souhait. Néanmoins, comment mettre à profit les heures durant lesquelles il devrait rester face aux parois grises qui l’entouraient ?

Les sombres éminences lui pesaient sur l’estomac, lui compressaient les côtes.

D’un coup d’œil un peu las, Boniface Bé dressa un inventaire du mobilier témoin de sa situation. Hormis les chaises en bois de sapin sur le dossier desquelles des pensées comme «Dieu est amour» ou «Ta patrie t’aime» demandaient à être lues et méditées, hormis deux banquettes brutes en bois de sapin elles aussi, il y avait, trônant ici comme une énigme, la chose la plus inattendue qui soit : un canapé trois places déplacé de la maison chic d’un couple d’esthètes vivant sur la riviera zurichoise ou dans l’arc lémanique. Arrondi, orange, souple et beau, le canapé semblait neuf et à mille lieues d’accueillir des fesses râpeuses et randonneuses. Boniface Bé, alpiniste d’occasion unique, s’allongea avec ravissement sur le canapé aussitôt décrété par lui ami très cher et salvateur.

Vite somnolent malgré la tempête qui refusait de se faire oublier, Boniface n’arrivait pas à se défaire des images de la porcherie modèle qu’il avait visitée dans la plaine le jour avant d’entamer son ascension. Y travaillaient une forte majorité d’employés kosovars et nord-africains, tous certifiés cent pour cent musulmans et pourfendeurs de porcs. Comment supporter toute la journée les cris et les couinements des cochons interdits alors que l’amateur de cochonnaille se régale en joyeuse compagnie de palettes, de rillettes, de jambon, de fricandeaux, de pâtés, de saucissons et d’andouilles, sans se soucier de l’abattage ? Les propriétaires de la porcherie modèle appartenaient-ils à une secte sado-évangélique ? Ou les employés étaient-ils des pervers à tendance masochiste ? Ou les uns comme les autres étaient-ils animés d’une même cruauté aux origines variables ? Rien de tout cela peut-être puisque dans les yeux des porchers on ne voyait que bonheur et contentement. Nulle trace de regret d’être là plutôt qu’ailleurs. Boniface Bé cherchait comment se sauver de cet imbroglio réflexif qui lui refusait le sommeil quand il vit, dans un coin, remuer quelque chose. Comment cette couverture militaire avait-elle pu échapper à son observation de tantôt ? Une peur légère le secoua. S’agissait-il d’une bête ? Sauvage ! Donc dangereuse. Ou d’un corps humain ?

Boniface Bé eut une mimique d’aversion.

Il bougonnait dans sa tête, maugréait sec : Morte est ma paix !…. D’idées viles, l’altitude n’épargne personne. Et bien qu’il culminât, le timon en mains, Boniface Bé fulminait… Que mon tempérament reprenne le dessus  et que mon esprit s’apaise, lui dicta son démon intérieur qui possédait aussi la quiétude de l’ange. Boniface se promit haut et fort de ne pas déranger le tas endormi et de lui réserver un accueil courtois à son réveil. D’ailleurs, peut-être que le tas endormi s’y connaissait en porcherie modèle, peut-être qu’il pourrait apporter à Boniface Bé toutes les lumières sur les liens impénétrables qui unissent verrats et religion. En attendant, adieu repos et rêves paisibles ! Par sa simple présence, le tas endormi empêchait Boniface de trouver un sommeil qu’il avait de porcelaine quand tellement d’autres parvenaient à ériger une forteresse autour de leur cerveau indolent.

Le crâne se porte comme une croix.

Pensif, Boniface Bé observait le petit crucifix sur lequel était cloué un Jésus sanguinolent et peu attractif quand, du tas endormi, sortit un son, entre bâillement sonore et soupir de satisfaction.

Se déplia alors une jeune fille habillée d’un simple T-shirt plaquant et d’une culotte rose. Claironnante sur son coquillage, Vénus se serait rhabillée en découvrant la beauté de cette jeune fille debout au milieu de sa couverture militaire. Boniface Bé se sentait fragile comme jamais, car si la beauté désarme même ceux qui ne la voient pas, lui, plus qu’un autre, supposait y entendre quelque chose. De plus, là n’était pas l’essentiel : l’inconnue avait dans son regard une intelligence qui aurait su museler le plus grossier des bavards, transformer en affront une parole à peine déplacée. Comment aborder cette nymphe des montagnes sans qu’elle ne se cabre ou ne s’offusque, ne s’offense ou ne se cache ? Contre toute attente, l’alpestre sylphide prit la parole, les devants et les mains de Boniface Bé entre les siennes : «Notre rencontre n’est pas un hasard». À ces premiers mots, Boniface mit en doute l’intelligence tantôt décrétée du regard.

Cette muse montagnarde devait se plonger des heures durant dans des ouvrages ésotériques, des romans mystico-chevaliers chargés de psychologie, des magazines qui vous étalent votre horoscope d’ici ou d’ailleurs, sûrs de vous égrainer les conseils sans lesquels votre vie n’est qu’ennui et anxiété. Boniface se jura de déguerpir sans demander son reste si cette trop probable péroreuse prononçait le terme d’«aura», ou de «moi profond», ou d’«énergie», lorsque la belle, le regard fixe, dit : «Lorsqu'un phénomène possède plusieurs potentialités et qu’il va en réaliser une de manière imprévisible, c’est du hasard. Le hasard est donc relatif aux connaissances du sujet, qui conditionnent la prévisibilité. La probabilité n'est pas une prévision : elle n'est qu'une constatation des fréquences relatives des résultats passés. Les liens de causalité apparaissent soit comme un outil plaqué par l'humain, soit comme une structure de pensée a priori de ce dernier, soit comme ayant une existence en soi. Le sentiment de causalité est généralement compris comme résultant de l'habitude et de la répétition d'une corrélation entre deux événements dont l'un précède l'autre ; ceci nous ramène dans l'a priori car il suppose que le cerveau ou la pensée s'adapte à la répétition au point d'être enclin à penser l'effet à la vue de ce qu'il perçoit comme la cause. Cependant, tous les a priori ayant une origine (l'homme provenant d'un processus évolutif), le fait que la pensée suive un tel schéma provient forcément d'une certaine adéquation entre ce schéma et la réalité (mécanismes darwiniens), ce qui ne signifie pas que ce comportement soit optimal. Mais si vous le voulez bien, laissons de côté tout cela. Vous savez ?…»

En ce moment exact de son existence, Boniface Bé ne savait précisément rien. L’inconnue reprit : «Vous me plaisez ; pour l’instant cela seul importe. La tempête va durer une heure au moins, nous avons donc une éternité de délices devant nous. Il faut que vous sachiez que je ne suis pas du tout partisane des préliminaires, des échauffements qui au mieux masquent les angoisses sexuelles, mais tenante d’une méthode directe et sans chichis». Au mot de «sexuel», Boniface sentit le corps chaud et excitant de ce génie du verbe et de la chair se plaquer contre lui sans qu’il ne puisse concevoir de lui résister. Malgré l’altitude, il doutait de la bonne attitude pour se montrer à la hauteur de la situation. La mystérieuse lui tendait peut-être un piège puisqu’elle attendait de lui qu’il se révèle vaillant et superbe, un mâle réduit à ses seuls organes sexuels. Mais avant toute chose, il importait d’empêcher que ne recommencent les paroles de l’inconnue quitte à mimer au mieux, pour une heure au moins, l’âne en folie, ou le bouquetin en rut.

Le mieux n’est pas un rêve.

Tout alla au mieux.

De mots, il n’en fut plus question. De cris, de gémissement, de rires, de mugissements, ah ! ça oui !… Les deux amants par surprise tourbillonnèrent dans des positions que Boniface Bé n’aurait même pas pu imaginer. La jeune fille se révélait première de cordée éblouissante d’appas, épatante dans ses ébats, assurant chacune de ses prises avant de perdre ses sens, guidant les culbutes, avide de baisers à donner, de baisers à recevoir, de baisers à donner encore. Érudite en toute matière, elle composait, éblouissait, virevoltait, déclinait son savoir avec légèreté et sophistication. Étreintes abyssales et gouffres de caresses s’entremêlaient. Boniface Bé apprenait, suait, encaissait, jouissait, s’exaltait, s’épuisait, cherchait de l’air, inventait des sons, reprenait son souffle, perdait pied, haleine, connaissance, l’équilibre, se glorifiait d’être l’acteur de ce qui serait sans un doute une fécondation mythique. Il s’attendait à voir tomber entre les jambes de l’inlassable un buisson ardent, ou une pluie d’or, ou un être de légende, ou une colonie d’homoncules revêches, ou n’importe quoi de génial ou de fabuleux.

L’amour épique supplantait le courtois.

Et de loin.

L’heure passa.

En un clin d’œil.

Comme la tempête faiblissait, Boniface Bé, des crampes dans les jambes, ruisselant, paralysé, le sexe ramolli, les joues en feu, demanda grâce à l’impétueuse à peine essoufflée. Qui daigna la lui accorder. Notre petite affaire m’a fait du bien, s’exclama l’inconnue en appréciant le paysage. Mais l’inconnue avait un nom. Quand Boniface Bé l’entendit lui révéler, tout en lui mordillant les lèvres, qu’elle s’appelait Marie-Rose Fassa, il se demanda s’ils n’avaient pas raison ceux qui prétendent que le hasard est intelligent.

 

Depuis, cette question, Boniface ne cessait de se la poser. Il passa un morceau de pain sur les dernières traces de tzatziki. Il avait comme seule certitude que les circonstances qui l’avaient incité à cette randonnée alpine et conduit dans cette cabane étaient aussi ténues que celles qui y avaient amené Marie-Rose Fassa. Légèrement désoeuvré et alourdi, Boniface chut de son pouf autrefois turquoise et s’endormit en pensant qu’il connaissait sa randonneuse depuis presque quatre mois et qu’il faudrait rapidement se contraindre à acheter un journal pour éplucher les petites annonces sous la rubrique «Offres d’emploi» s’il souhaitait que perdure leur relation.

Et cela, il le souhaitait.