Zoé Poche
Parution Jan 2015
ISBN 978-2-88182-934-5
256 pages
Format: 105 x 150 mm
Disponible

Jean-Luc Benoziglio

Peinture avec pistolet

Zoé Poche
Parution Jan 2015
ISBN 978-2-88182-934-5
256 pages
Format: 105 x 150 mm

Résumé

Un helvétique arrière-plan sur lequel, voilà qui est étrange, pleuvent bombes et boulets rouges ; un personnage idéaliste et râleur, plus français que nature, qui tire sur tout ce qui bouge ; un zeste de cet humour qu’on dit juif faisant hélas plutôt long feu que mouche.
Somme toute, si l’on mélange ce qui précède, Peinture avec pistolet est un roman de formation et d’imagination dont les péripéties, passablement contrefaites, sont peut-être bien autobiographiques, un roman de guerre aussi, et historique (1944-1991), d’où le narrateur ressort à peine égratigné et l’Histoire amputée de sa majuscule, une sorte de nature morte enfin, qui éprouve comme un léger frisson à l’idée qu’elle est en train de redevenir un paysage d’avenir.

Auteur

Jean-Luc Benoziglio

Jean-Luc Benoziglio naît en 1941, sous le signe de la mixité : il voit le jour en Suisse, est issu d’un père psychiatre turc juif et d’une mère italienne : une richesse qui aura un impact fort sur l’écriture de l’auteur. Après des études dans un collège catholique dans le Valais, il part vivre dans le Paris des années 1960. Il y découvre la désillusion du provincial arrivant dans la capitale, les révolutions de 1968 et la vie de bohème. Dans la métropole, il embrasse une carrière littéraire, travaillant dans l’édition et publiant près de quinze livres au sein de la collection « Fiction et Cie », au Seuil. Dans son œuvre largement reconnue, Benoziglio dévoile un style exigeant, travaillé, mais serti de jeux de mots et d’un humour unique, hérité directement  des écrivains oulipiens. Il a aussi collaboré à une traduction de la Bible pour Bayard, avec, entre autres, avec Jean Echenoz, Valère Novarina et François Bon, il s’est éteint en 2013, à Paris.

Extrait

1944

 

 

On dit, paraît-il, faut voir, que lorsque la première bombe toucha le sol et explosa, projetant dans les airs, au milieu de l’habituel amas de terre, d’herbe et de pierres, une taupe stupéfaite, tête en bas et quatre pattes raidies, on dit qu’à peu près aussi abasourdi (et myope) que celle qui maintenant achevait son vol plané et retombait sur le pré en une petite bouillie sanguinolente, il se précipita sur le seuil de son bazar et d’abord demeura là, bouche ouverte, clignant des yeux et s’essuyant machinalement les mains sur le devant de sa blouse, comme il le faisait toujours quand il s’apprêtait à servir un client.

 

A côté d’une batterie de DCA, couchés dans l’herbe, épuisés par la longue marche qu’ils avaient faite la nuit précédente afin de prouver à l’ennemi qu’ils gardaient l’œil ouvert, trois soldats dorment. Ils ont au côté droit une baïonnette qui les gêne dans leur sommeil mais se révèle fort utile pour défoncer les couvercles de boîtes de singe.

 

A vol d’oiseau, la frontière est si proche que le volatile lui-même, renonçant pour si peu à tout déploiement d’ailes, choisirait sans doute de s’y rendre à pied. L’endroit où finit un pays et celui où commence l’autre est matérialisé par une barrière de bois rouge et blanc qu’un soir de légère ivresse, dans un non moins léger véhicule, quelques jeunes gens du samedi soir avaient sans peine fait voler en éclats. Les temps étant à la guerre, et mondiale encore, les autorités en profitèrent pour mobiliser les jeunes gens en question afin qu’ils ne se soûlent plus qu’en rang d’oignons dans les casernes prévues à cet effet. Puis, après avoir fait repeindre la barrière en couleurs vives et militaires (il fallait bien, en effet, éviter qu’on la confonde avec la paisible époque où, tout écaillée, elle ne servait qu’à faire battre le cœur de vieilles dames remontant d’Annecy, Évian ou Thonon avec un quelconque numéro de Chanel dissimulé au fond de leur sac), on jugea bon de la renforcer sur la gauche et sur la droite par quelques obstacles antichars et des rouleaux de barbelés tant bien que mal déployés à grands renforts de jurons, ça pique les doigts merde cette saloperie. Comme on bande les yeux d’un oiseau de proie, une mitrailleuse au canon encapuchonné était mollement braquée en direction de la France en général, prenant en enfilade la route qui poudroyait et l’herbe qui verdoyait dans l’attente de la venue d’Anna, meine Schwester Anna, à la tête de ses hordes réputées barbares. Un peu plus loin, sur le plateau formant une sorte de no man’s land, un lac aux eaux glaciales servait parfois de dernier séjour à quelque chagrin d’amour. « Elle est allée se supprimer de l’autre côté », disait-on alors, sur un ton doublement réprobateur. La guerre, il est vrai, avait mis fin à ce genre de pratique, soit que prendre soi-même sa propre vie semblât trop indécent à une époque où tant d’autres perdaient malgré eux la leur, soit que, sur le chemin du lac, l’impétrant craignît désormais d’être victime de ces sporadiques balles perdues çà et là et de six en quatorze échangées sans trop de conviction. Il arrivait en effet, la nuit surtout, et pendant les tempêtes de neige, qu’un soldat à la gâchette un peu nerveuse ouvre le feu au moindre craquement de branche, au plus furtif passage d’un renard, voire (si l’homme en question était particulièrement dur à la détente) sur un de ses camarades de chambrée qui, pour pisser au pied d’un sapin, n’avait pas jugé utile de retenir le mot de passe. De proche en proche, alors, et d’échos en échos, sans qu’ami ou ennemi (et cela faisait tout le sel de la chose) on puisse déterminer qui tiraillait ainsi, la première déflagration provoquait alentour toute une série de crépitements qu’en des temps moins troublés on aurait osé comparer à un feu d’artifice un peu pauvre, minable, tel celui qu’on pourrait donner dans une cour d’HLM pour consoler les habitants de n’être pas partis en vacances. Et puis le soleil se levait et au petit déjeuner, entre margarine, saccharine et presque vrai café, on riait beaucoup de ces terreurs nocturnes.

 

Ils avaient fait cela en Espagne. Ils avaient fait cela en Pologne. Ils avaient fait cela au Danemark et en Norvège. Ils avaient fait cela en Belgique et aux Pays-Bas. Ils avaient fait cela en France. Ils avaient fait cela en Angleterre. Ils avaient fait cela en Yougoslavie et en Grèce. Ils avaient fait cela en Union soviétique. C’est dire si cela ils savaient parfaitement bien le faire sous tous les climats et dans un ballet sans le moindre temps mort : tomber par surprise sur une agglomération, l’écraser sous les bombes et mitrailler ensuite tout ce qui aurait encore le courage ou la force de bouger, comme d’une balle dans la nuque l’on achèverait un homme qui aurait réchappé au Zyclon B ou, d’un coup de journal, un insecte au DDT.

 

Toujours immobile sur la galerie de bois qui longe la façade de son bazar et qui, par beau temps, l’été (quelques tables, quelques chaises, quelques vieilles dames et vieux messieurs, cognac aux œufs et Picon-grenadine), fait aussi office de tea-room, comme l’on dit alors dans cette langue, en espérant vaguement que cela facilitera la victoire des Alliés, il n’a toujours pas songé à refermer la bouche. D’une main, les tenant par la branche, il sort maintenant des lunettes de la poche supérieure de sa blouse, les secoue d’un coup sec pour dégager l’autre branche et les ajuste avec fébrilité sur son nez, appuyant du plat de la main sur la monture pour renforcer leur position. Son autre main un peu tremblante, au bout de son bras levé vers le ciel, doigts écartés, paume dressée, esquisse un machinal et dérisoire geste de défense en direction des chasseurs. « Comme un flic à un carrefour, dirait plus tard quelqu’un avec un rire sans joie, il voulait sans doute leur ordonner de s’arrêter : mais vu de là-haut, vous pensez, on aurait tout aussi bien pu croire qu’en guise de bienvenue il leur faisait le salut nazi. » Puis le voici qui relève le bas de sa blouse, retire ses lunettes, en essuie les verres avec le pan de tissu, les chausse à nouveau, sursaute quand une explosion retentit, toute proche, recule de quelques pas, brandit les deux bras devant lui en agitant les mains et se précipite à l’intérieur de son bazar, tandis que le toit d’une ferme voisine vole en éclats et que les vaches dans l’étable se mettent à meugler toutes avec les accents qu’elles ont aux portes des abattoirs.

 

« Ne nous foutront donc jamais la paix avec leurs exercices à la con ? », grogne dans son demi-sommeil un des servants étendu près de la batterie de DCA. Dressé sur le coude, sourcils froncés, un de ses camarades scrute le ciel entre les arbres et dit (du ton de celui qui craint de proférer une de ces bourdes, une de ces énormités, dont, au banquet de l’Amicale, on fera encore des gorges chaudes vingt ans plus tard) que ce n’est peut-être pas un exerc. La déflagration lui coupe la parole, qui, à quelques dizaines de mètres d’eux, fait une coupe sombre dans l’orée de la forêt où ils se dissimulent et la transforme localement en calvitie précoce. De la terre meuble et de la mousse, des pommes de pin, des champignons déchiquetés, vénéneux ou non, des pierres, des morceaux d’écureuils ou d’écorce, des débris de bois allant de la brindille à la maîtresse branche pleuvent sur eux. L’instant d’après, l’homme qui dormait a roulé sur le flanc et, tremblant de tous ses membres, se retrouve à plat ventre, tête dans les bras.

 

Pendant qu’un des six chasseurs-bombardiers de l’escadrille, après avoir lâché son projectile, se rétablissait et rasait en hurlant les toits du village, un autre devant lui amorçait sa remontée, un autre déjà l’avait presque achevée, un quatrième encore, tout là-haut à l’horizontale, adoptait pendant quelques secondes un comportement presque civilisé d’avion de ligne en altitude de croisière, un autre basculait sur l’aile et commençait à plonger tandis que le dernier, en plein piqué, faisant rugir sirène et moteurs, larguait son chapelet, se redressait et passait avec fracas à une dizaine de mètres au-dessus du clocher de l’église. Tout ceci s’opérait dans un ordre impeccable et dans le sens des aiguilles d’une montre, ce qui, compte tenu du pays que survolaient les avions, aurait pu passer pour une sorte d’hommage, ironique peut-être, si plus tard on n’avait appris qu’en fait ils se croyaient ailleurs.

Parfois aussi, peut-être las de tourner ainsi en rond (comme une grande roue dont les occupants ivres s’amuseraient à jeter des bouteilles de bière sur les spectateurs en contrebas), mais, plus probablement, parce que cette méthode, couplée avec la précédente, s’était à l’usage, de Guernica à Salonique, révélée la plus efficace pour que, de l’objectif visé, il ne reste pierre sur pierre, ni homme sur femme, ni enfant sur le pot, parfois donc, surgissant de six côtés à la fois, ils se retrouvaient tous ensemble à très basse altitude à peu près a la verticale du centre du village et tous ensemble se lançaient vers le ciel, comme à l’intérieur d’un invisible cylindre. Lorsqu’elle avait atteint la hauteur requise, cette espèce de corolle à croix gammée s’ouvrait alors gracieusement (manœuvre qui dans les rencontres aériennes, arrachait toujours des « aaah » aux observateurs : en l’occurrence, elle allait au mieux leur arracher un bras ou une jambe) et libérait ses six mortels pétales qui s’en redescendaient, stridents, empoisonner la vie à l’intérieur de la zone à chacun attribuée.

Abandonnant le vol en formation, ils s’en allaient parfois enfin (et pour ceux qui croisaient leur chemin, ce n’était pas la qu’ils offraient le moins de danger) vadrouiller chacun pour soi, musardant nez au sol et le doigt le bouton de la mitrailleuse. Leur profil aidant, et cette couleur gris métallique, et aussi cette façon en un éclair de surgir de nulle part, ils auraient pu alors, si l’on avait eu le loisir de songer à ces moments-là, faire songer à des requins qui, après avoir en meute (c’est-à-dire respectant une certaine hiérarchie, un plan plus ou moins concerté, une certaine tactique d’encerclement un certain ordre dans la boucherie) nettoyé l’intérieur et l’intérieur et les abords immédiats d’un navire venant de couler, auraient maintenait eu quartier libre pour n’en plus faire aucun pour en quelque sorte, loin de toute étiquette, finir les restes à 1’office, et se seraient alors éparpillés, égaillés, ravis de l’aubaine, à la recherche de survivants nageant entre deux eaux et battant des bras et des jambes dans ces convulsions frénétiques qui accompagnent parfois l’agonie.