1
L’eau nous vient du ciel, disent les moines, grâce à Dieu. Et l’eau, disent les poètes, c’est ce qu’emprunte le ciel à la terre. Entre le haut et le bas le commerce est incessant. Quant à l’eau ruisselant sur les toits pour venir nous lécher les pieds au matin devant nos portes, quel grand esprit devinera le chemin que ce filet d’ondée choisira entre les alluvions et les caillasses dès la moindre inclinaison ? C’est un jeu d’enfant parfois, une devinette à deux sous au moindre écoulement d’arrosoir. Au-delà des rêves et des amusettes, l’eau suit le cours qu’elle s’invente à la rencontre des rivières et des fleuves qui de hasards en confluences s’épousent en impérieuses noces. La moindre source, le ru le plus humble de votre colline y sont promis.
Le rêve emporte aux mers votre petit bateau de papier voué dès l’origine à ce rendez-vous de bout du monde.
Et l’humble ruisselet qui rafraichissait votre pied soudain s’absente, non de lui-même mais de votre regard. Si sa voie est imprévisible son destin paraît tracé.
Toutes les vies humaines s’apparentent à ces rivières affluant à des entrevues impromptues pour se fondre en des semblables irréductibles. Ainsi va la vie de monts en vals, d’averses perlées en cours d’eau obstinés, de toute éternité.
Les destins infiniment croisés des humains, de leur naissance jusqu’à leur fin dernière, ressemblent à ce fortuit et gigantesque branle-bas des eaux. Le chenal qui à l’origine les aura pris par la ceinture ne les quittera guère, leur vie durant. Les hommes tracent la voie avec le même fatal acquiescement que les eaux en leurs cours. Ainsi vont-ils de conserve et de toute éternité dans la coulée des fontaines et du temps.
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De même en est-il de Karel, venu de l’Est, et d’Hélène, native du Midi, pour se rencontrer à Colmar, baignée par cette Lauch qui bientôt se jette en l’Ill pour le Rhin tout proche. C’est ainsi qu’ils se sont salués dès leurs premiers échanges. Hélène surtout, Provençale dont les parents s’étaient établis ici, ville qui était alors française, a proclamé : « Je suis du Rhône, vaille que vaille ! » Quant à Karel, issu de Prague, il est désigné à jamais comme « homme du Rhin » par la piquante demoiselle. Durant toute leur vie commune elle lui lancera comme un défi : « Je suis du Rhône, vous êtes du Rhin, on ne se trouvera jamais vraiment ». Elle dit ça avec une ironie à peine feinte à cet homme de culture allemande qui en reçoit l’expression comme une taquinerie sans conséquence, n’est-il pas, lui, de la Moldau, donc de l’Elbe ? Mais pour Hélène il est venu de l’Est, traversant le Rhin, pour s’installer, avec sa langue et sa culture, comme professeur de musique dans le pensionnat très sélect où elle-même depuis plusieurs années enseigne le français et le latin. Ils se sont approchés l’un de l’autre avec une méfiance de chats, elle surtout ne craignant pas de montrer subrepticement ses griffes, s’esquivant d’un pas si l’on se hasardait à lui prendre le bras. Quant à lui, homme mûr et pondéré, aîné de plus de dix-sept ans de la jeune fille de bonne famille, il la traitera toujours avec respect et indulgence pour ses humeurs de fille unique gâtée par la vie. Lui est de très modeste origine. Son père était vaguement issu d’une de ces hordes de haïdouks des monts de Bohème où des cabaretiers pragois l’avaient remarqué pour ses talents de violoniste forain et engagé pour leurs salles de bal. Il avait emmené avec lui deux enfants de sa tribu dont une fille, Maria, et un garçon, Karel, qui fut instruit et agréé à l’école de musique où il devint avec le temps l’assistant du maestro des instruments à cordes. Resté célibataire, il saisit une occasion de partir pour l’étranger, par l’entremise et la recommandation de son maître, à Colmar, en Alsace, où un institut français d’excellence accueillant des jeunes filles de la grande bourgeoisie lui confiait le mandat de maître de musique.
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Karel est un des rares hommes du pensionnat. L’autre, un petit monsieur chenu, vient le vendredi matin dispenser ses deux heures de langue et d’histoire grecques. Outre le vieux jardinier que ne croisent jamais les pensionnaires. Il n’aurait pas été séant que le nouveau venu prenne domicile dans l’établissement. On lui a trouvé un petit logement de deux pièces, non loin du Musée Unterlinden.
Il y mène une vie solitaire et paisible, se couchant et se levant tôt, passant ses loisirs en lecture et en flânerie autour de la cathédrale et vers l’ancienne douane dite Koïfhus au bord de la Lauch. Après l’heure quotidienne de gammes qu’il s’impose et qui peut se prolonger de lecture de nouvelles partitions trouvées dans la bibliothèque de l’institution, il se lance dans la philosophie allemande ou dans le hollandais Spinoza qui le passionne. Oui, se convainc-t-il, l’âme et le corps sont un. Et le contre-champ de découvertes qui l’amusent tiennent dans Voltaire dont la fréquentation entretient son français, qu’il sait perfectible quoique déjà fort correct.
C’est à la table des professeurs, où ils déjeunent à pile midi trente, que les échanges sur la vie de la maison et ses programmes vont bon train. Mais aussi sur l’actualité franco-allemande qui retient toute l’attention de cette communauté restée très française et s’affichant même comme telle. La place d’Hélène et celle de Karel se font face.
Longtemps, ils se parlent peu. Elle est une femme plutôt petite, aux traits fins et aux cheveux bruns coiffés en chignon.
Tout est vif en elle, son langage, sa démarche, ses convictions bien trempées qui, fleuries d’aphorismes péremptoires sur un Dieu cruel et sur la condition humaine, agacent et amusent tour à tour son entourage.
Karel est d’emblée, dès les premières semaines de son service, frappé par la personnalité de cette jeune femme de vingt-huit ans si impérieuse dans son comportement comme dans ses idées. Il en est même troublé parfois, lui qui, quadragénaire placide et réservé n’a que peu d’expérience avec les femmes. Ce sont donc deux contraires absolus qui durant toute la première année d’enseignement se croisent avec quelques mots courtois, se toisent, se frôlent et parfois s’affrontent brièvement, au dessert, sur l’un ou l’autre principe philosophique. « Non, L’Emile n’est pas une utopie … »
C’est fortuitement qu’ils se rencontrent sur le parvis de l’église Saint-Matthieu en cette veille de Noël 1893. On a beau s’être mesuré en une brève joute deux jours plus tôt, il n’est pas question de s’ignorer. Et l’ambiance recueillie qui baigne la rue incite chacun aux égards sinon au partage. C’est en ces circonstances que Karel trouve en lui l’audace d’inviter sa collègue à dîner le surlendemain, fête de la Saint-Etienne, à l’Auberge des Têtes. Elle ne répond pas tout de suite, elle dit seulement «Marchons. » Ils cheminent donc tranquillement, d’un pas de badauds dans la Grand-Rue, en se racontant des banalités sur la vie de la cité et les potins du pensionnat. Après quelques minutes, Hélène qui avait pris deux pas d’avance s’arrête et, se retournant vers Karel lui dit d’un ton sans réplique : «J’accepte votre invitation, mais n’attendez rien d’autre de ma part.»