parution mai 2009
ISBN 978-2-88182-650-4
nb de pages 256
format du livre 140 x 210 mm
prix 32.00 CHF

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Emeric Bergeaud

Stella

résumé

Romulus, le nègre, et Rémus, le mulâtre, tous deux fils de Marie, l’esclave africaine, sont les grands héros de ce premier roman de la littérature haïtienne. Incarnant tour à tour les personnages historiques de Toussaint Louverture, Dessalines, Rigaud ou Pétion, ils mènent le combat qui conduira le 1er janvier 1804 à l’indépendance de Saint-Domingue, devenue Haïti, et à la naissance de « la première république noire ».

Combattant pour la liberté et l’indépendance nationale, ils se trompent, se découragent, s’affrontent pour finalement l’emporter, grâce à deux femmes, leur mère  d’abord, et une jeune femme blanche, Stella. Allégorie de l’idéal révolutionnaire, Stella sera leur guide ; guerrière, elle se battra courageusement jusqu’à la victoire finale où elle dévoilera sa véritable identité : elle est la Liberté !

Alors « il n’y aura bientôt plus sur la terre ni noirs, ni blancs, ni jaunes, ni Africains, ni Européens, ni Américains : il y aura des frères (…) Notre pays n’est pas étranger aux idées progressistes du siècle(…) »

« Ce texte est un manifeste, celui du roman haïtien dont il annonce les fluctuations. » (Jean-Claude Fignolé)

biographie

ÉMERIC BERGEAUD (1818-1858) est né aux Cayes où il reçoit une instruction solide et classique. En 1848, il doit s’exiler à Saint-Thomas. Conscient d’être le citoyen d’un pays nouveau qui venait de vivre une épopée, unique dans l’histoire, mais non reconnue par les grandes puissances, il consacre plusieurs années à la rédaction de Stella, en hommage à la patrie que son père a contribué à fonder.

 

En 1857, malade, il se rend à Paris pour se faire soigner et y confie son manuscrit à son cousin qui le fera publier après sa mort. De retour à Saint-Thomas, il meurt en 1858.

Stella: extrait

 

SAINT-DOMINGUE.

 

« Connaissez-vous le pays du cèdre et de la vigne, où sont des fleurs toujours nouvelles, un ciel toujours brillant ; où les ailes légères du zéphyr, au milieu des jardins de roses, s’affaissent sous le poids des parfums ; où le citronnier et l’olivier portent des fruits si beaux ; où la voix du rossignol n’est jamais muette ; où les teintes de la terre et les nuances du ciel, quoique différentes, rivalisent en beauté ?… »

LORD BYRON, La Fiancée d’Abydos

(traduction de Benjamin Laroche)

 

Sur une terre fortunée, au sein d’une nature séduisante et prodigue de ses dons les plus précieux, vivait ou plutôt végétait rampante et humiliée, vers la fin du dernier siècle, une jeune famille, violemment séquestrée de l’humanité.

Elle habitait dans une plaine une pauvre cabane que protégeait un oranger.

L’arbre, comme s’il eût pris en pitié la frêle chaumière, étendait paternellement sur elle ses vigoureux rameaux et semblait se pencher à dessein pour la défendre contre le vent.

Non loin de là, sur un morne, s’élevaient les blanches murailles d’une maison superbe.

Vaste de proportions, imposant d’aspect, solide d’architecture, le bâtiment du morne avait à l’extérieur quelque chose des châteaux féodaux du moyen âge ; son toit recouvert de tuiles se découpait rouge et sinistre sur le ciel bleu.

Au contraste frappant de ces deux habitations, il n’y avait point à se méprendre sur la position respective des personnes qu’elles renfermaient. L’opulence était là en présence de la misère, l’orgueil en face de l’abaissement, la puissance au-dessus de la faiblesse qu’elle écrasait à loisir.

Le maître de la somptueuse maison, espèce de Sardanapale rustique, disposait d’une fortune de roi à en juger du moins par la quantité d’or qu’il jouait, qu’il dissipait, qu’il employait à satisfaire ses goûts ignobles et dépravés. Toutes les jouissances coûteuses de la vie étaient à ses ordres, il n’était sorte de plaisir qu’il ne goûtât, même celui d’entendre gémir et crier l’humanité.

Les hôtes de l’ajoupa, véritables parias du sort, n’avaient au contraire rien qui leur fût propre.

Le croirait-on, les infortunés !… ils étaient presque réduits à dérober pour leur nourriture les plantes qu’ils cultivaient de leurs bras ; à peine osaient-ils cueillir de l’arbre le fruit mûrissant à leur porte ; c’est qu’en effet leur jardin et leurs fruits appartenaient à un autre, dont ils étaient eux-mêmes la propriété méprisée, tremblante.

Nous renonçons à peindre les souffrances de cette jeune famille enchaînée au milieu de tous les biens, sans pouvoir jouir d’aucun, et n’ayant que les larmes de sa misère et de sa honte à offrir à la Divinité protectrice de cet heureux climat !

L’esclavage tenait courbées sous sa main de fer ces patientes créatures, condamnées à demander à la terre des trésors qu’elles payaient de leur sueur et de leur sang ; et, non content d’asservir ainsi leurs corps par le travail et la torture, le monstre insatiable voulait encore tuer leur âme par l’avilissement et l’indigence. Il lui fallait pour serf l’être humain dépouillé de ses facultés célestes, et réduit à l’insensibilité morale de la brute.

Une enchanteresse de la fable avait transformé des hommes en pourceaux, afin de les retenir plus sûrement sous ses lois fatales : c’était ici l’indispensable métamorphose qui devait en réalité s’accomplir à l’aide des chaînes, du carcan et du fouet homicide.

Et dans le cours de cette transformation immonde, l’esclave, pour une simple faute, était tantôt scié entre deux planches, tantôt précipité dans la chaudière à sucre en ébullition, d’autres fois placé sur la grille ardente des fourneaux, d’autres fois encore enterré vivant ! ! !

Tant de forfaits ne pouvaient rester impunis. Ils attirèrent la foudre sur la tête de leurs auteurs. La Justice un jour, sortie d’en haut, vint prononcer solennellement entre les oppresseurs et les opprimés, les bourreaux et les victimes.

Et la vengeance fut terrible !


Mais, quel riant séjour que Saint-Domingue la Reine des Antilles ! Que de beautés, que de merveilles réunies en ce lieu par la main glorieuse du Créateur ! Amis de la nature, philosophes, poètes, venez vous réjouir, vous instruire, vous inspirer au sein de tant de magnificence ; venez vous rassasier d’émotions nouvelles, réchauffer votre esprit à de vivifiants rayons, désaltérer votre âme à toutes les sources de poésie et d’amour.

Des montagnes altières ennoblissent l’aspect du pays, l’entourent et le protégent, comme une armée de Titans préposée à sa garde.

À leur pied s’étendent d’immenses plaines, où leur ombre se projette sur un éternel océan de verdure.

De leurs flancs féconds s’échappent des torrents qui bondissent, écument et grondent au fond des précipices : on dirait des orages souterrains.

Sur quelques-unes de leurs hautes cimes dorment des étangs, eau mystérieuse, dont elles semblent être les gigantesques coupes.

Des savanes poétiques, de délicieuses vallées, des mornes pittoresques, des forêts vierges, des rivières aux capricieux détours, aux ondes fraîches et pures, ombragées de bambous, ajoutent à ces sauvages grandeurs.

Venez contempler le ciel et la mer, qui ne sont nulle part aussi beaux et ne parlent tant de Dieu.

Quel délicieux séjour !

Ici la végétation, étonnante de vigueur et de précocité, éternellement luxuriante, est mille fois plus prodigieuse, après qu’un ouragan – phénomène grandiose et terrible des tropiques – a brisé les arbres, déraciné les rochers, bouleversé la nature entière. L’automne suspend des guirlandes aux ruines, parfume les bois, sème partout des fleurs et double la magnificence des champs de cannes, en leur prêtant de blanches aigrettes que la brise fait onduler. L’hiver, cette sœur aînée des saisons, qui, dans un autre hémisphère, grelotte, avare et triste, sous son manteau de neige, est ici la plus jeune, la plus gaie, la plus opulente des filles de l’année : rien n’égale l’abondance des trésors qu’elle fait éclore.

Aussi l’hirondelle n’émigre jamais de cette heureuse patrie ; le musicien[1] y continue invariablement ses concerts, et le ramier ses amours.

Voyez le citronnier si vert, si frais, si embaumé, qu’il semble être né d’un sourire voluptueux de la nature.

Remarquez ces bosquets d’orangers que l’homme n’a pas plantés, et qui, réalisant tout ce que les poètes ont rêvé de gracieux, d’enchanteur, étalent perpétuellement le luxe de leurs fleurs et de leurs fruits dorés.

Admirez ces forêts de palmiers qui s’étendent à perte de vue et devant lesquelles le voyageur s’arrête, saisi d’une sorte de religieux respect. Ces arbres majestueux, au stipe lisse et droit, au feuillage arrondi en dôme et surmonté d’une flèche légère, alignés symétriquement, représentent les innombrables colonnes d’un temple à mille coupoles, érigé par quelque pieux génie des déserts.

Vous convierons-nous à d’autres spectacles ?

Venez le soir sur le rivage, quand la lune resplendissante prend possession des cieux et secoue, divine reine, ses diamants dans la mer ; ou bien gravissez quelque pic élevé à la naissance du jour. Là vous sentirez votre imagination s’exalter, et votre esprit se confondre ; là vous ne pourrez que vous agenouiller et prier dans une muette extase[2].

Le peintre manque aux tableaux. Laissons le champ vierge au talent dont nous ne prétendons point usurper l’empire, et hâtons-nous de dire qu’il y a dans ce ravissant pays des sites plus pittoresques que ceux de la Suisse, des paysages romantiques qu’envierait l’Italie, des curiosités supérieures aux beautés de l’Espagne.

Et, chose remarquable, pas un reptile dangereux, pas une bête féroce ; pas un ennemi, enfin, pour disputer à l’homme les fruits abondants de ses faciles labeurs.

…Neque illum
Flava Ceres alto nequicquam spectat Olympo
[3].

Telle est cette île merveilleuse, qui, de son nom d’esclave, s’appelait Saint-Domingue.

 

MARIE L’AFRICAINE

 

 

La jeune famille captive à Saint-Domingue se composait d’une mère et de ses deux fils, encore adolescents.

Par une bizarrerie, un jeu pittoresque de la nature, le moins âgé de ces jeunes gens avait la nuance pâlie de l’acajou, tandis que l’aîné pouvait être comparé à l’ébène le plus noir. Cette différence de couleur n’excluait pas entre eux un air de famille qui les eût fait, à première vue, reconnaître pour frères.

Marie, la jeune mère, était noire comme son fils aîné. Elle avait atteint cet âge où la beauté devient sérieuse, sans rien perdre de ses charmes. Une figure mélancolique et douce, des yeux qui rappelaient ceux de la gazelle de son pays, une bouche garnie de perles brillantes, une peau délicate et fine, à laquelle l’action continue du soleil des champs avait donné comme le poli du marbre, formaient les traits distinctifs de cette tête africaine. Les vêtements grossiers de la jeune femme laissent deviner des formes analogues à sa physionomie gracieuse. Ses épaules nues avaient la pureté des modèles antiques.

Lorsqu’elle débarqua dans la colonie, vingt ans peut-être avant l’époque où commence ce récit, le Colon qu’elle eut pour maître daigna la remarquer. Il fallut bientôt céder à son caprice de sultan, et de ce caprice était né le second fils qui partageait maintenant la tendresse de l’esclave.

L’honneur d’avoir été la femme d’un jour du Colon n’apporta aucun changement au sort de la jeune mère. Elle demeura constamment attachée à la houe, n’ayant quelques intervalles de repos que quand la maladie venait parfois l’étreindre, la briser, arracher en quelque sorte l’outil de ses mains.

Sa tâche journalière était accablante ; elle lui laissait à peine des forces, la nuit, pour regagner son gîte. Cependant, de retour des champs, on la voyait encore s’occuper d’un modeste repas pour ses fils, aller remplir à la rivière leurs calebasses et la sienne, raccommoder leurs pauvres vêtements, prendre enfin à sa charge tous les soins qui eussent pu augmenter leurs fatigues, comme si, elle, elle n’était jamais fatiguée, comme si elle fût de fer.

Oh ! une mère, quelle source féconde de dévouement et d’amour, quel trésor inépuisable de vertus héroïques et sublimes ! Une mère, c’est plus qu’une femme, c’est plus qu’un ange : c’est la Providence elle-même, descendue au foyer de l’homme pour le recevoir à l’entrée de la vie, le réchauffer de son souffle, le nourrir de son lait, soutenir les premiers pas de ce faible pèlerin sur la route du monde, guider son enfance, conseiller sa jeunesse, l’aimer, l’idolâtrer dans tous les âges, et quelquefois mourir pour lui comme un autre Rédempteur.

L’Africaine et ses fils travaillaient ensemble pendant le jour, et la nuit les retrouvait fidèlement groupés autour du boucan, dans la hutte enfumée qu’ils habitaient tous trois.

Ces courtes heures de relâche, consacrées d’ordinaire à une libre et franche causerie, étaient les seules qui comptassent réellement dans l’existence de ces malheureux, condamnés à vivre, hors delà, silencieux et tremblants, sous l’œil du Colon impitoyable.

L’observateur qui aurait assisté, caché, au souper quotidien de la jeune famille, en ce moment où, débarrassée de ses entraves, elle était un instant livrée à elle-même, comme la bête dételée de la charrue ou du moulin, serait demeuré frappé de la bonne mine de l’Africaine, placée entre ses deux fils, et présidant ce repas d’ilotes.

Il eût vu tomber le masque hideux de la servilité, et reparaître l’intéressante créature de Dieu, telle que l’avait formée la paternelle bonté de celui qui n’a point créé des maîtres et des esclaves, mais des hommes.

La salle du festin, nous tenons à le dire, n’était rien moins qu’agréable. Le meuble le plus nécessaire y manquait : la gaieté n’y avait point de siége. Elle était de dimension à contenir juste les trois personnes et leur feu. En fallait-il davantage à de vils esclaves ?

Assis sur la terre nue, autour de la flamme du boucan, les convives de l’infortune, une fois repus, entamaient les naïfs entretiens où ils étaient habitués à distraire leurs peines, avant d’aller en demander l’oubli au sommeil.

Le malheur est peut-être le père de la fable ; il se nourrit d’illusions et prend plaisir à s’égarer, à la suite de doux fantômes, pour fuir la réalité douloureuse. Les contes sont ainsi devenus la consolation de l’ajoupa ; sur leurs ailes féeriques, aussi légères que celles des songes, vole l’imagination de l’esclave à la poursuite des félicités qu’il ignore et des biens qu’il n’aura jamais !

Un soir, l’entretien s’était prolongé plus tard que de coutume. C’était la mère qui parlait ; elle racontait cette fois une histoire touchante et vraie, que nous avons recueillie au profit du lecteur :
« Je suis née bien loin d’ici, disait-elle à ses fils, au sein de la joie et de l’abondance. Mon père était chef d’une tribu puissante ; ma mère était fille de roi.

 » L’un et l’autre m’idolâtraient ; j’étais leur unique enfant.

 » Mon père, déjà, vieux, songea de bonne heure à me marier. Il fixa ses vues sur un homme digne à la fois de sa confiance et de mon amour.

 » Notre union eut lieu sous les plus heureux auspices.

 » Encore dans un âge voisin de l’enfance, je quittai le toit maternel, chargée des dons de mes bien-aimés parents.

 » L’époux que me choisit mon père était un officier attaché à sa personne, beau, jeune, brave, s’il en fut. Hélas ! que n’a-t-il vécu plus longtemps !… » Une larme sillonna la joue de l’Africaine ; elle l’essuya du revers de sa main, et continua :
 « Vers l’époque de mon mariage, le chef d’une tribu voisine déclara la guerre à mon père. Dans les premiers moments on fit beaucoup de préparatifs, on se mit sur la défensive ; mais la vigilance ne tarda pas à s’endormir dans une fausse sécurité.

 » Au bout de quelque temps, l’ennemi se présenta inopinément à nos portes. On lui opposa une molle résistance ; il s’empara de notre ville par surprise, et se rendit maître de nos jours.

 » Mon père avait été tué dans le combat ; mon mari était mort vaillamment à son côté. Je fus, ainsi que ma mère, conduite prisonnière, chez nos vainqueurs ; ils nous vendirent à des marchands d’hommes, qui nous embarquèrent pour Saint-Domingue.

 » Le navire ou plutôt le cachot flottant où nous fûmes enfermées, chargées de chaînes, avait quelque chose d’affreux que je me rappellerai toujours. Il était plus bas que ma taille ; l’air y pénétrait en si petite quantité que nous étouffions ; un jour lugubre y régnait ; une odeur insupportable s’échappait des parois de cette cage infecte.

 » Ma mère n’était pas de force à lutter contre de pareilles souffrances : elle y succomba deux jours après notre embarquement.

 » Je lui survécus par miracle. Mon isolement et ces malheurs coup sur coup éprouvés m’avaient rendus l’existence plus lourde que ma chaîne. Je résolus de m’en affranchir ; mais on ne saurait tromper la destinée…

 » L’amour de la vie me revint dans les premières douleurs de l’enfantement : car j’ai omis de le dire, j’étais partie enceinte, à la veille d’être mère.

» Votre arrivée en ce monde, poursuivit-elle en s’adressant à son premier fils, apporta la consolation à mon cœur ; mais il était difficile de vous conserver.

 » Pendant de longues heures, vous poussiez de sourdes plaintes sans remuer ni crier. On vous crut moribond : vous n’aviez que le souffle.

 » Quelques gouttes d’eau données par la pitié furent tout ce quo vous prîtes durant deux jours d’agonie.

 » Comment êtes-vous sorti de cet état, sans secours et malgré le mauvais air de notre cachot ? C’est ce que j’essayerais inutilement d’expliquer.

» Semblable au pépin tombé de l’arbre de la forêt, vous avez pris racine, grâce à une main cachée qui vous a creusé un sillon dans la vie, à l’insu des hommes.

» Cependant vous croissiez et mes joies maternelles avaient fait place à d’amers chagrins. Je regrettais de vous avoir donné l’être pour vous associer à mes maux. Seul sur la terre qu’alliez-vous devenir après moi ? Cette réflexion, née de l’horreur de ma situation actuelle, m’entraînait insensiblement au désespoir, quand je fus appelée à être une seconde fois mère.

» Il me vint alors un doux pressentiment qui se réalisera peut-être.

» En attendant, retenez bien ces paroles :
La plante solitaire est aisément arrachée ou tordue par le vent ! Pour vous préserver d’un isolement funeste, la même main qui vous a sauvés a fait naître près de vous un compagnon, un ami, un frère. Rendez-lui-en grâces !… Dans sa prévoyante bonté, elle a voulu, qu’issu du sang de votre mère, ce frère, cet associé des mauvais jours n’eût point d’intérêts opposés aux vôtres afin que l’aimant et vous fortifiant de lui, vous puissiez résister au sort jaloux qui semblait vous repousser de ce monde et vous a déshérité au berceau. »

Les deux frères entendaient pour la première fois cette relation intime. La mère avait réservé sa confidence pour le temps où elle serait féconde, de même que l’agriculteur intelligent ne confie une semence à la terre que dans la saison propice.

Sans attacher un sens précis aux paroles que nous avons reproduites, les fils de l’Africaine s’en émurent jusqu’au plus profond de leur âme simple et bonne.

Tout à coup l’attitude du Colon envers ses esclaves devint celle d’un ennemi irrité. Jamais il n’avait paru agité de si violentes passions. Ses joues étaient creuses et pâles et sa face horriblement contractée. On lisait la mort dans son regard.

Il était probable que le Colon savait la conversation nocturne de l’ajoupa, soit qu’il l’eût entendue lui-même, soit qu’elle lui fût traîtreusement rapportée par quelqu’un qui avait écouté à la porte, et que l’ayant interprétée avec son esprit méchant, il se préparait à en tirer une horrible vengeance.

On se figure aisément combien une supposition de ce genre occasionna d’alarmes aux membres de la jeune famille esclave. Tout d’abord ils eurent l’idée de fuir, de se rendre marrons ; ensuite mieux inspirés, ils demeurèrent, au risque de ce qu’il adviendrait. Notons en passant cet acte d’énergique résolution : le courage de mourir devait enfanter plus tard la volonté d’être libres.

Mais l’Africaine et ses fils se trompaient : la rage du Colon tenait à des causes moins futiles. Une révolution venait de s’accomplir en France au nom de la Liberté et de l’Égalité… On était en 1789…

Voici pourtant de quelle manière se signala le dépit sanglant du maître : les esclaves étaient au travail. La pluie menaçait. Un des jeunes gens s’était retiré sous un arbre à quelque distance du champ qu’ils labouraient. Il souffrait sans doute. Le Colon survint et découvrit la faute. Il eût pu entendre avant de condamner et de punir. Il ne se donna même pas la peine d’interroger, pressé qu’il était de satisfaire une soif ardente de meurtre.

Lorsqu’il appela le commandeur de sa voix brève et forte, l’Africaine tressaillit d’épouvante : son cœur de mère avait tout deviné. D’un mouvement aussi rapide que la pensée, elle se précipita aux pieds du Colon avec ce geste éloquent qui vainquit autrefois le lion de Florence, en criant : « Grâce, mon maître, grâce pour lui ; c’est moi plutôt que vous devez frapper ! »

S’il est des êtres d’exception que le ciel a doués de toutes les supériorités morales, il en est malheureusement d’autres auxquels la nature a refusé ses meilleurs instincts, et dont elle a fait quelque chose d’inférieur à la bête féroce elle-même. Le Colon était de l’ordre de ces monstres ; on ne s’attend donc pas à le voir fléchir comme le lion. Il hésita une minute dans le choix de sa victime : puis se décidant et prenant la mère au mot, il la désigna au commandeur.

Aussitôt le fouet terrible retentit ; une scène d’horreur dont les détails font frémir commence. Au bruit multiplié des coups se mêlent des cris aigus, déchirants, qui s’affaiblissent peu à peu jusqu’à s’éteindre dans un râle. Le fouet frappe, frappe deux heures. La victime bondit, se tord, grince les dents. Sa bouche écume, ses narines s’enflent, ses yeux sortent de leurs orbites. Il n’y a plus de vie, mais la matière tressaille encore et le fouet frappe toujours pour ne s’arrêter enfin que sur un cadavre inerte.

Le crime est consommé… Entendez-vous comme il crie, ce sang innocent qui monte vers le ciel !…

Après le départ du Colon, les deux frères chargèrent sur leurs épaules le corps inanimé de la jeune femme, l’apportèrent au gîte commun, le déposèrent sur son grabat et donnèrent un libre cours aux pleurs qu’ils avaient été forcés de contenir en présence du bourreau.

Ces chaudes larmes du cœur, tombant à flots sur la figure de la morte, parurent un instant la rappeler du néant ; en effet un éclair subit d’intelligence brilla dans ses yeux éteints ; ses dents serrées s’écartèrent, et de son âme désespérée s’échappa un soupir qu’elle exhala dans le sein des orphelins de sa tendresse.

À travers la porte ouverte du réduit, le regard suprême de l’Africaine, aussi précis que la parole, indiqua aux deux frères la montagne où ils devaient prochainement se retirer pour venger sa mort.


 

 

 

[1] Dans l’est de Vallière est le Mont organisé qui en dépend… On a appelé ce mont organisé parce qu’il semble être l’asile chéri de l’oiseau nommé musicien (ou organiste) à cause de son brillant gosier et de sa facilité à moduler plusieurs notes de musique avec une exactitude qui charme l’homme, toujours occupé de se retrouver en tout. C’est une des jouissances de ces lieux élevés. (Moraux de S.-Méry, tome 1, p. 155)

 

[2]. Miss Wright, parcourant les campagnes d’Haïti, atteignit un endroit élevé d’où la vue embrassait un vaste horizon. Le soleil se levait ; la cime dentelée de la montagne de la Selle se découpait sur un ciel splendide. Tout le luxe d’une végétation exubérante brillait aux premiers rayons du matin. Le panorama était si saisissant, que la sensible voyageuse descendit spontanément de cheval et s’abandonna à un long ravissement d’admiration. (N.d.A.)
Miss Francis Wright, écossaise d’origine et maîtresse d’une grande fortune, vint à Haïti en 1832, avec une trentaine d’esclaves, pour les y faire jouir des bienfaits de la liberté. Ces esclaves avaient été attachés à une plantation de la Louisiane. En les achetant, miss Wright, qui avait prêché contre l’esclavage, avait à cœur de prouver aux colons américains qu’un régime doux et humain était mieux entendu que leur système violent et cruel, fondé sur la prétendue méchanceté des Africains. Elle avait échoué dans cette tentative, dont le but avait été d’améliorer le sort des esclaves : ses voisins s’étaient fait un devoir de contrarier par tous les moyens en leur pouvoir la réalisation de ses vues généreuses. Ils l’avaient abreuvée d’amertume et de dégoûts ; ils avaient excité contre elle ses propres gens. Alors s’éloignant de cette terre d’égoïsme, la philanthrope vint, comme nous l’avons dit, à Haïti avec ses esclaves, afin de les rendre libres. Elle les y amena sur un navire affrété par elle, et chargé de provisions pour ces malheureux qu’elle appelait ses enfants.

Miss Wright fit une incursion dans l’intérieur du pays et le proclama le plus beau qu’elle eût vu, sans excepter la Suisse.

[3]. « Cérès à ses travaux sourit du haut des cieux. » Virgile, Les Georgiques, trad. Jacques Delille. (N.d.A.)