parution janvier 2023
ISBN 978-2-88907-173-9
nb de pages 160
format du livre 105x165 mm

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Maurice Chappaz,

Jean-Marc Lovay

La Tentation de l'Orient

résumé

Tenue entre 1968 et 1969, cette correspondance entre Maurice Chappaz, poète d'âge mûr, et Jean-Marc Lovay, écrivain en gestation, saisit en direct les plus fortes étapes de leurs voyages intérieurs.
De Paris de mai 1968, du Valais ou de Laponie qu'il parcourt sac au dos, Chappaz encourage Lovay à suivre son instinct, comme lui-même autrefois.
De Kaboul, New Delhi ou Katmandou, Lovay adresse des lettres inspirées, prélude de l'oeuvre à venir: il rend compte de son cheminement vers l'inconnu et se dépouille de sa carcasse culturelle. Seul demeurera le conseil de son aîné: "garder du primitif en circulation libre".

Préface de Nicolas Bouvier
Postface de Jérôme Meizoz
 

Maurice Chappaz

Maurice Chappaz, né en 1916, est décédé le 15 janvier 2009. Poète, prosateur, pamphlétaire –  Les Maquereaux des cimes blanches est un livre emblématique de son œuvre et n’a pas vieilli depuis 1976 –, il était devenu un écrivain prophétique qui combattait contre la dégradation de la terre et en particulier de la montagne. Jaccottet dit de lui : «A l’image d’un Rimbaud, il avait l’élan d’un adolescent-poète qui a su maintenir la grâce une fois la jeunesse finie. J’étais émerveillé par sa vivacité d’esprit.»

Jean-Marc Lovay

Jean-Marc Lovay quitte l’école à 16 ans. Il voyage en Asie, au Proche-Orient, en Australie, en Ecosse, s’arrête longtemps à Madagascar. Il vit dans des villages de montagne, il vit de toute façon résolument à l’écart. La publication chez Gallimard de ses trois premiers romans, des prix littéraires, un succès d’estime à grande échelle, tout cela ne l’écartera pas de sa trajectoire rigoureuse : non pas hors du monde, car il y est peut-être bien plus que nous, mais loin d’une société nécessairement compromise.

Pour autant, l’écriture de Lovay est le contraire de l’austérité, elle est aussi audacieuse que libre. Lovay creuse dans la langue comme dans un matériau, obstinément, de toutes les manières, tout en sachant aussi laisser le souffle faire.

Comme une danseuse à la barre tous les jours, Lovay impose à son imagination déferlante une rigueur et un travail acharné sur les mots. Il sait garder cette liberté d’esprit absolument singulière tout en la précisant, la taillant, l’affûtant grâce au baroque de sa langue.

 

Citations sur l’œuvre de Jean-Marc Lovay

 

JEAN-MARC THEYTAZ, Le Nouvelliste, 09 juin 2015

« Jean-Marc Lovay, lauréat du Prix de l’Etat du Valais 2015. Cette récompense cantonale suprême, arrive à point nommé pour saluer l’œuvre d’un écrivain de dimension nationale et internationale.

Jean-Marc Lovay c’est l’imaginaire, la fulgurance verbale, le jaillissement créateur, un auteur qui a su créer au long de décennies de travail un univers hors normes, qui a cassé les codes sociaux, déconstruit les narrations linéaires, dépassé toutes les logiques et rationalités avec une puissance et un souffle onirique extraordinaires. (…) » 

 

 

JERÔME MEIZOZ

Auteur de Le Toboggan des image. Lecture de Jean-Marc Lovay, Zoé  1994

Que Lovay soit suisse, ou plutôt valaisan, est un fait non négligeable, même s’il est à mille lieues de faire du régionalisme littéraire. Valaisan, c’est-à-dire, pour un Parisien, venu d’une «province qui n’en est pas une», formé dans un canton dont la tradition intellectuelle a été monopolisée jusqu’à il y a peu par l’Eglise catholique. Géographiquement, c’est naître dans le berceau ou la tombe dentelée des Alpes. Cet enfermement intellectuel et géographique, Lovay le refuse absolument. D’où sa fascination pour les cols alpins, surtout promesses d’un autre côté, d’un voyage.

 

 

MARIE-LAURE DELORME Journal du dimanche. Magazine littéraire

Jean-Marc Lovay, ce styliste prodige à la vision noire, passe pour un auteur difficile et élitiste. C’est bien sûr le cas. Mais la vue n’est-elle pas d’autant plus belle que le chemin a été ardu ?

 

 

DIDER JACOB  Le Nouvel Observateur

Le monde de Lovay est, on le voit, à l’envers du nôtre : les objets parlent, pensent, vivent, dans une gigantesque prosopopée qui participe de ce que l’auteur, résumant son entreprise, appelle la «pure dysharmonie du chant».

 

 

GERARD MEUDAL  Le Monde

Et le paradoxe de ce style incantatoire est de créer un silence assourdissant, de celui qui s’installe au lendemain des grandes catastrophes. Le livre refermé, on se surprend à guetter les bruits d’une nouvelle manière, à tenter de percevoir le chant des oiseaux, et le silence qui suit est encore de Lovay.

 

 

Interview de LOVAY par Didier Jacob pour Le Nouvel Observateur extrait (2003).

 

Vous vivez toujours en ermite, dans la montagne.

Je n’ai plus les bêtes. Je me lève à 6 heures, je relis ce que jai fait la veille et je m’y mets. Parfois je coupe du bois, ou bien je vais marcher sur les crêtes frontalières. Je fais quelquefois 50 kilomètres pour être à un endroit qui me plaît. Les champignons, si j’en vois, je les laisse. Si quelqu’un d’autre les trouve, tant mieux. Par contre, je jardine. A une époque, j’avais mille mètres de potager, je vendais des oignons, j’avais des poules, des lapins, je faisais des tommes, j’échangeais les fromages contre autre chose. Quand je suis allé à Madagacar, en 1986, j’avais ma présure, je me disais que je pouvais toujours gagner de l’argent avec ça.

 

Comment écrivez-vous ?

J’ai écrit «Polenta» la nuit, à la bougie. Je descendais de temps à autre pour les chèvres. «La Conférence de Stockholm», je l’ai écrite en Australie, chez  l’habitant. Du soir jusqu’au matin, avec une bouteille de gnôle. A une époque, j’avais un minuscule alambic que mon frère m’avait fabriqué avec une Cocotte-Minute. Je la mettais sur un poêle à gaz, avec mon pruneau que j’avais mis à fermenter. Avec cet équipement, il me fallait deux heures et demie pour faire une bouteille. J’ai corrigé le «Colonel Fürst» comme ça : je travaillais deux heures et j’avais mon litre de prune. Quand je travaillais bien, j’en faisais trois dans la soirée.

 

On a l’impression dans vos livres de pénétrer dans un monde à l’envers.

Vous dites ça, mais il m’est arrivé de retourner ma table pour avoir l’impression de travailler après un tremblement de terre. J’ai écrit comme ça, sur ma table retournée comme un plafond qui m’écrase.

 

Vos livres sont une suite de visions. Comment vous viennent toutes ces images ?

 Je les vois. Les gigantesques cuisines, c’est parce que, quand j’étais môme, la famille de mon père avait un hôtel. Il y avait des fourneaux à bois, de l’eau chaude qui fumait à gros bouillons. Ça me fascinait. Je voulais être casserolier, quand j’étais enfant. Les immenses toitures de métal, je les vois. J’entends l’eau qui coule. Je vois tout, je vois les immenses tortues qui avancent, devant moi, comme de gigantesques dolmens.

Testament du Haut-Rhône suivi de Les Maquereaux des cimes blanches

Dans le Testament du Haut-Rhône, Chappaz déroule une prose poétique aux images vibrantes et mélancoliques, abordant sa vie, son rapport à la nature et la beauté du paysage valaisan, pressentant les bouleversements tragiques qui menacent les vallées.

Les Maquereaux des cimes blanches (1976) est une collection de trente textes poétiques et satiriques dans lesquels Chappaz plaide pour la nature et dénonce ceux qui sont prêts à sacrifier la montagne sur l’autel du profit. Il s’attaque à la vaste maffia valaisanne qui, à la fin du xxe siècle, a entrepris de brader les Alpes aux entrepreneurs.

Grâce à ces textes, le poète valaisan a fait prendre conscience aux Valaisans que les Alpes sont plus qu’une simple ressource économique à surexploiter, et doivent être protégées et respectées.

Jours fastes. Correspondance 1942-1979 (2016, domaine français)

Jours fastes. Correspondance 1942-1979

Cette correspondance est un document d’histoire littéraire de premier plan. Il fournit d’une part de précieuses informations sur la vie des années 1940 à 1975 en Suisse romande, et suscite d’autre part réflexion en matière de littérature, notamment sur le lien entre cette « province française qui n’en est pas une » (Ramuz) et ce qui se joue à Paris. Il soulève enfin des questions culturelles à plus large échelle, d’ordre économique et social. Nous avons là ce que les historiens appellent des « archives de la vie privée ». Apprenant par exemple le choix de Corinna Bille de vivre seule, en 1944, à Lausanne pour la naissance du premier enfant alors qu’elle est toujours mariée ailleurs, le lecteur découvre comment une femme démunie peut rester coquette et suivre les conférences savantes de Charles Albert Cingria sur la musique médiévale ; puis, mère au foyer de trois enfants en Valais, région de tradition très catholique, comment elle parvient à se ménager une fenêtre dans sa journée pour écrire. Les différends entre les deux époux au sujet de l’alimentation et de l’éducation sont d’autres éléments aussi passionnants.

Elle, Corinna, rêve d’une « chambre à soi » (selon l’expression de Virginia Woolf) mais aussi de voyages lointains. Lui, Maurice, toujours sur la route, passe de périodes de grande vitalité à des moments d’abattement et de mélancolie. La lettre devient une méditation qui lui permet de s’expliquer. Ce qui frappe, c’est la continuité et la longévité dans l’attachement.

A l’interface de la vie privée et publique, le genre de la correspondance se lit autant comme un documentaire que comme une fiction romanesque, en tout cas pour ce qui est de cette exceptionnelle saga conjugale.

 

Le Convoi du Colonel Fürst (nouvelle édition)

« Incroyable, abominable, effroyable, épouvantable, tels auraient été les mots que j’aurais lancés dans l’unique rue du village, si j’avais recouvré l’usage de la parole (à ce moment de la journée d’hier), quand je vis un superbe mouton à tête noire piétiner l’avis de décès de la femme du colonel Fürst. Comme je voulais depuis toujours approcher le colonel Fürst, je me rendis immédiatement à sa maison, pour lui présenter mes condoléances en lui apportant cet avis de décès.»

La Cervelle omnibus (2013, domaine français)

La Cervelle omnibus

 

Ces poèmes en prose, écrits par Lovay dans sa jeunesse

et aujourd’hui complétés, sont fulgurants, parfois lapidaires.

Ici résonnent des clameurs violentes que la barbarie du

temps a engendrées.

Le monde des hommes et celui des animaux sont

indissociablement liés, la beauté de la nature, du roc, de

la glace et du ciel rayonnent. Aucune prétention à la

prophétie, comme Rimbaud, souvent évoqué à propos

de son oeuvre, mais la vision tourmentée d’un esprit qui

veut rester lucide.

« Ce texte semble être une formidable et nouvelle

machine à fabriquer de l’énergie » (Didier Jacob à propos

d’une mise en lecture théâtrale de La Cervelle Omnibus).

Chute d'un bourdon (2012, domaine français)

Chute d'un bourdon

« Mère Machyne, grande réparatrice et endormeuse des corps, et père Maschain, petit arrangeur et consolateur des âmes, à la seconde où j’arrivais au bout de la traversée d’une heure qui était peut-être déjà mon avant-dernière heure, et grâce à de prétendus expiatoires hurlements inhumains parvenus jusqu’à moi par un tunnel creusé à travers le ciel, j’apprenais que vous ne pourriez plus jamais m’entendre ni me répondre  et je recommençais à penser à ce que je vous dirais encore si je vous apercevais pour la véritable dernière de toutes les  fausses dernières fois au-delà de ce qui était peut-être déjà le dernier nuage de la vaporeuse et apaisante brume blanche… »

 

Dans les romans de Lovay, on est emporté par la langue et on suspend toute recherche d’un sens immédiat pour laisser affleurer le plaisir de lire des phrases dont le puissant mouvement vous entraîne irrésistiblement vers un sens ultime même si celui-ci se dérobe au fur et à mesure de la lecture. A propos de cette écriture, Charles Méla écrit : «C’est aussi une forme de sainteté, d’exigence absolue, de ne jamais céder sur son désir de quelque chose qui soit tout autre.»

Aucun de mes os ne sera troué pour servir de flûte enchantée

« Et en me retournant vers le ciel dénué de pitié et de cruauté j’entendais finir d’un coup les chants de colère et les chants de joie des oiseaux. »

Chant de cépages romans (2009, Minizoé)

Chant de cépages romans

« Bien des notaires qui ne prêtent pas attention à leurs épouses goûtent, tâtent, regardent, respirent, mirent une carafe de vin dans un rayon de soleil comme s’il s’agit d’une personne, de leur vraie femme, de leur enfant. Ils ont des gestes câlins pour prendre leur verre, une bouche futée, des mots d’amoureux. (…) Tirer sa nourriture d’un champ et se taire, voilà sans doute la moins vaine des occupations humaines. » Lyrique, mystique, panique, ce Chant est d’abord un hommage à la matérialité de la vigne.

Maurice Chappaz est né le 21 décembre 1916 et mort le 15 janvier 2009.

Postface d’Isabelle Rüf

Tout là-bas avec Capolino (2009, domaine français)

Tout là-bas avec Capolino

p> L’inventeur Capolino avait enfin réussi à ne plus jamais mourir.

 

 

Tout là-bas avec Capolino est le dixième roman de Jean-Marc Lovay, qui a publié en premier Les Régions céréalières chez Gallimard en 1976. Entre montagnes et forêts, c’est parfois la trace d’un blaireau qui emmène son écriture.

Réverbération (2008, domaine français)

Réverbération

 

L’ancien meilleur apprenti pleureur final Krapotze espérait encore être élu Grand Suicideur, pendant qu’il emmenait son fidèle complice chez Frauline-l’Illuminatrice, là où elle ne pourrait donner naissance à l’unique brodeur de linceul pour oiseaux, le grand Rapetissé, qu’après avoir refusé d’en pleurer la future disparition et rendu sa liberté à l’unique larme encore prisonnière de son âme. Et quand devenus traqueur et poursuiveur de voleurs et de truqueurs de rêves, Krapotze et son complice réussiront à n’être ni grandis ni perdus par leur sublime vanité à vouloir incarner les prodigieuses ombres acharnées à poursuivre l’ombre noire de l’Arracheur de mémoire, personne ne pourra plus les empêcher d’entrevoir encore une fois la Sauveuse, revenue des confins du seul vrai rêve qu’aura été leur vie, pour leur souffler d’oublier que c’était grâce à elle qu’ils étaient nés pour disparaître et qu’ils comprendraient enfin pourquoi elle connaissait toujours tout sans jamais rien reconnaître.

 

Depuis la publication des Régions céréalières (Gallimard, 1976), «l’écriture de Jean-Marc Lovay fait exister un univers mental hanté par la folie, un monde de machinations fantastiques et d’agressions obsédantes dont l’exploration est conduite avec rigueur, humour et dans une cohérence angoissante» (Charles Méla). Ainsi dans «Berceuse», le premier des deux chapitres de Réverbération, neuvième roman de Lovay, le personnage central est précipité au coeur même d'une campagne électorale pour faire miroiter des «suicides généralisés avec ou sans enrichissement de sommeil».

Midi solaire

 

«Tu parles de guêpes, dit l’Invaincu, comme ma mère parle d’un toit d’où je ne suis pas tombé, mais tu sais autant que moi que pour une mère, dès qu’on est né on commence à tomber. Vers la misère ou vers la richesse, toujours pour une mère on tombe, et le seul filet qui puisse recevoir la divagation de nos acrobaties, c’est la tombe. Trop de mères, trop de tombes, moins de bombes, moins de guerres.»

Seul, dans un monde de dictature et de guerre, sans échappatoire, un narrateur dévide tous les fils de plomb de sa révolte dans un langage puissant et outrancier.

Aveuglé jusqu’à l’excès de clairvoyance, l’homme poursuit dans les six récits l’unique élément qui pourrait le réparer dans son destin d’être humain : la liberté.

EpÎtre aux Martiens (2004, domaine français)

EpÎtre aux Martiens

Asile d'Azur (2002, domaine français)

Asile d'Azur

Polenta (1998)

Polenta

Grand Saint-Bernard (1995, Minizoé)

Grand Saint-Bernard

Midi solaire (1993, domaine français)

Midi solaire

 

«Tu parles de guêpes, dit l’Invaincu, comme ma mère parle d’un toit d’où je ne suis pas tombé, mais tu sais autant que moi que pour une mère, dès qu’on est né on commence à tomber. Vers la misère ou vers la richesse, toujours pour une mère on tombe, et le seul filet qui puisse recevoir la divagation de nos acrobaties, c’est la tombe. Trop de mères, trop de tombes, moins de bombes, moins de guerres.»

Seul, dans un monde de dictature et de guerre, sans échappatoire, un narrateur dévide tous les fils de plomb de sa révolte dans un langage puissant et outrancier.

Aveuglé jusqu’à l’excès de clairvoyance, l’homme poursuit dans les six récits l’unique élément qui pourrait le réparer dans son destin d’être humain : la liberté.

Correspondance 1939-1976 (1993, domaine français)

Correspondance 1939-1976

Un soir au bord de la rivière (1990, domaine français)

Un soir au bord de la rivière

Conférences aux antipodes (1987, domaine français)

Conférences aux antipodes

Le Convoi du colonel Fürst (1985, domaine français)

Le Convoi du colonel Fürst

La Tentation de l'Orient: extrait

Afghanistan, 15 août 1968

Cher Monsieur Chappaz,

« Peuplades, étoiles, blessures : trois mots tragiques et simples ; trois gerbes humaines à la gueule infecte du Divin. Peuplades, étoiles, blessures, autant de distances-errata, de distances en négatif zébrant l’esprit au soir, avec cette apparente volonté de haine et toute cette enivrante désolation du monde ! »

Extrait de mon carnet de route, jus de mon esprit pareil au taudis qu’on incendierait, et pourtant ce soir, oui c’est vrai, ce soir je n’ai pas pris de haschich. Depuis trois mois je parcours les montagnes ; je ne cesse de surprendre mon visage au seuil des tentes nomades, entre les horizons, la nuit, et je goûte à tout mon voyage solitaire comme un mangeur hystérique. Mon vêtement européen, je l’ai foulé aux pieds ; ma pourriture spirituelle, elle hante ce que je ne nommerai jamais plus « rêve ». Croyez-vous que j’aie rencontré encore la sagesse orientale ? L’autre nuit, hippies américains, suédois, allemands, etc., chercheurs de pierres aussi, on a fumé, on s’est vautré dans nos vieux concepts, on a perdu la Croix du Sud.

Pourtant je saisis chaque instant pour le matérialiser en moi. Ma forme première se désagrège, les fièvres me réjouissent, la mort s’entend avec moi. Nous misons, nous parions, nous faisons des projets, et déjà la vapeur se dissipe. Mais je me retrouve à cheval près de la frontière russo-chinoise, et ça va pas si mal, et j’ai de la joie, et pourtant personne ne crie mon nom dans la steppe. Seul, solitaire, ai-je vu Dieu, le dieu, Bouddha, mon visage ? Et puis j’essaye la réincarnation…

Mon premier roman qui fait le mort dans un buffet suisse, il s’intitule « Épître aux Martiens », une histoire de soleil qu’un type voudrait revoir au moins une fois, une seule, dans une cité de béton. Cela c’est fini. Les épîtres, je m’en fous. Il me semble ici que je ne veux surtout rien dire aux autres. J’écris « Reincarnatio ». C’est l’histoire de mes transes, un fil en suspens, un miroir reflétant éternellement un autre visage que le mien. Reincarnatio, c’est l’homme naissant à l’état de bête dans une tribu primitive, un Européen se faisant esclave chez les Koochis, postulant les places de chien et se rédimant en revêtant les habits d’un voleur de chevaux assassiné. Il sera sommé de tuer une autorité blanche…

Tout l’exotisme d’artifice de l’Afghanistan, je l’ai rejeté comme une boulette sur le pouce.

Et pourtant la sueur de bouc, la graisse des fusils, les chants rauques tout près de la Chine, les plaintes des loups, j’ai bu, j’ai entendu, j’en redemande !

Ma propre chair en charogne ne payerait pas le tribut de cette richesse…

Alors voilà. Alors j’ai aussi fait une escale en tôle pour infraction à certains règlements frontaliers et territoriaux. Alors j’ai lu qu’à Avignon on traitait avec des méthodes fascistes (ou communistes) les membres du Living Theater. Chez nous la stupidité rubiconde plane-t-elle, que je rencontre au cœur de l’Afghanistan des « échappés » d’Europe ? À dix, alignés dans la steppe, on a juré et pissé sur nos défroques occidentales ! Paradoxe : certains nouveaux civilisés orientaux de Kaboul, de Téhéran, de Delhi, on crache sur eux. Nos caricatures ! Ils ressemblent trop aux porcs défigurés, aux sales têtes agissantes de la démence surconstructive, à nos sanguins imbéciles d’un faux progrès !

Oui, ce soir voyage autour des pans gris d’une tente nomade… Ces jours-ci une finlandaise m’accompagne dans les plateaux. Elle a largué l’Europe. Parfois elle regarde son vieux putain de continent, de loin, en tapinois, et elle me propose de faire la roulette russe. Elle, la garce, l’a fait devant moi. J’ai refusé, j’ai refusé, j’ai toujours refusé !

J’ai connu un hollandais, un ancien provo d’Amsterdam. Avec lui j’ai parcouru le Vakan, dans le nord, entre les courbes des 7000 mètres, des cols franchis à yak, des souffrances communes de la route. La faim ! J’ai eu des visions de choucroutes immenses ; à d’autres des nourritures de quand ils étaient petits gamins traversaient leurs sommeils. « Amsterdamer » avait tout quitté depuis deux ans. Il marchait la tête haute ; il cherchait des pierres pour les vendre au Pakistan à une compagnie allemande. Il est mort devant moi. Il a boulé dans les cailloux. Il aurait voulu voir Lhassa au Tibet. J’ai fait des formalités, j’ai été emmerdé, on m’a questionné sur cette mort. Quand on m’a laissé tranquille, j’ai pleuré le solitaire sans prénom dans l’Asie qui nous vaginerait comme un tentacule s’il n’y avait pas l’imagination…

C’est tard, la place est mince. Entre­temps j’ai refusé du hasch. Savez-vous que ma route apparaît si belle d’inutilité ! De la lumière, de la lumière ! j’en ai autant qu’un brasero insignifiant de mon enfance, dans les forêts que vous savez. Je vous dis encore le souvenir d’une nuit récente passée au bord d’un lac saint : la nuit tomba. Le haschich s’empara de moi car je l’avais décidé ainsi, car la lune et les étoiles étaient ressurgies du fond des taudis divins, libres pourtant dans leurs espaces mortels. J’ai fumé aussi parce que je pouvais bien m’accorder cette escapade dans la folie, et parce qu’entre deux eaux, aux frontières des images dans ce clair-obscur de la vie, une silhouette avait papillonné. J’avais aperçu, la veille, la mongole enfermée dans sa yourte de roseaux, et qu’avais-je su de cela ? Dix fois j’ai passé devant la yourte ; le visage le plus sauvagement innocent m’épiait. Dix fois une vieille gardienne rabattait la porte, je ne pouvais me retourner. Or elle m’attendait, et c’était la vraie vierge. Si la magie tuait l’âme des fous ! « Dans deux jours je dois filmer un mariage koochi », me disais-je encore en dansant sur une botte. Et moi j’invite tous mes amis à vilipender leurs vies de chats tièdes pour aller se glapir en Asie. Allez aux noces !

Et ce soir, cher Monsieur Chappaz, je vous salue de bien loin par-dessus les déserts.

 

Jean-Marc.