parution avril 2023
ISBN 978-2-88907-107-4
nb de pages 304
format du livre 105x165 mm

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Fabio Andina

Jours à Leontica

Traduit de l'italien par Anita Rochedy

résumé

Le Felice, 90 ans, quitte chaque matin le village de Leontica et part vers les sommets, personne ne sait vraiment où. Jusqu’au jour où le narrateur demande à l’accompagner. Voici le récit de ses journées en compagnie du vieil homme et des autres habitants du village, à observer les gestes et l’entraide quotidienne de toute une communauté liée par une relation privilégiée à la nature.

biographie

Fabio Andina est né à Lugano en 1972, et a étudié le cinéma à San Francisco. Jours à Leontica, publié en 2018 chez l’éditeur italien sous le titre La pozza del Felice, est son premier roman traduit en français. La traduction allemande, parue en 2020 chez Rotpunkt Verlag, lui a valu un important succès. Fabio Andina vit aujourd’hui à Leontica, dans les Alpes tessinoises.

 

 

Viceversa littérature 15 – Histoires de famille

Qu’elle soit biologique ou par affinités, nucléaire ou élargie, la famille suscite d’immenses attentes. Mais la famille idéale, celle dont on voudrait faire partie, existe-t-elle ? Transmission d’un nom, d’une langue, de valeurs morales, héritage d’objets ou de maisons, déceptions, mensonges, secrets et luttes de pouvoir, la famille est en tout cas une mine pour faire des histoires. En inventer, en raconter. Le patrimoine familial se compose aussi de mots. Les écrivains en ont une conscience aigüe, ce qui leur permet d’interroger leur vécu, de débusquer du nouveau, tout en nous y associant intimement, nous laissant entendre l’écho de notre propre expérience.

Fabio Andina • Michelle Bailat-Jones • Yvonne Böhler • Zora del Buono Gianna Olinda Cadonau • Ludmila Crippa • Elisa Shua Dusapin Yael Inokai • Barbara Klicka • Naim Kryeziu • Line Marquis • Thierry Raboud • Noëlle Revaz • Maria Rosaria Valentini • Ivna Žic

Jours à Leontica (2021, autres traductions)

Jours à Leontica

Chaque matin, à une heure où le coq dort encore, le Felice quitte le village et part vers les sommets qui dominent le Val Blenio, personne ne sait vraiment où. Jusqu’au jour où le narrateur, arrivé de la ville, décide de lui emboîter le pas. Voici le récit de ses journées passées en compagnie du vieil homme et des habitants du village, au contact d’une existence marquée par les mêmes habitudes immuables, les gestes simples et beaux de ceux qui ont construit une relation privilégiée avec la nature. L’écriture de Fabio Andina, aussi sobre que sensible, instille dans Jours à Leontica le rythme lent et serein d’une existence passée au cœur de la montagne.

Jours à Leontica: extrait

Au sortir de la pinède la pente s’adoucit un peu et le Felice accélère le pas. Nous traversons une myriade de buissons de myrtilles et d’arbustes, de rhododendrons et peut-être d’azalées alpines. Dans le noir ils se ressemblent tous. Ici et là on entrevoit les silhouettes sombres et basses du pin mugho et les troncs élancés de quelques sapins solitaires. Il pleut toujours et un vent à la limite du supportable me cingle le visage. J’ai le nez qui coule, je me mouche dans la manche dégoulinante et froide de mon pull. Le reste de mon corps est trempé de sueur.

J’arrive presque à voir où je mets les pieds maintenant. Un sillon d’environ vingt centimètres de profondeur et soixante de largeur. Comme ceux que creusent les vaches dans les alpages. J’entends le Gurundin murmurer à ma droite mais ne parviens pas à la voir. Si mes calculs sont bons, nous avons plus ou moins franchi les 1500 mètres. Je n’y mettrais pas ma main à couper, cela dit, parce que j’ai encore de la peine à me situer et n’ai plus aucune notion du temps. Je ne porte pas de montre, quant à mon Natel il est resté chez moi. De toute façon, qui pourrait bien m’appeler à une heure pareille ? Le Felice non plus ne porte pas de montre. Il marche devant, léger et pieds nus malgré le froid qu’il fait, il ne porte rien d’autre que son short taillé dans un jeans, une chemise en flanelle à manches courtes déboutonnée et son parapluie ouvert au-dessus de la tête.

Le mois dernier, en septembre, le Felice a eu nonante ans.

 

Le grondement du Gurundin à droite nous accompagne, et ma perception des formes et des distances se précise pas à pas. Les nuages sont en train de se lever et les silhouettes sombres des montagnes commencent à se détacher du ciel, qui s’éclaircit timidement.

Après un silence interminable, le Felice dit bòn et s’arrête, je m’arrête à mon tour, reprends mon souffle, et là je la vois.

Une tache couleur de plomb entre les roches noires.

La gouille.

Il se déshabille. Sa peau, qui contraste avec le noir qui nous enveloppe, semble resplendir. Il ne porte pas de slip. Il accroche son short et sa chemise à une branche de sapin tout près et, sans y réfléchir à deux fois, s’immerge tout entier dans la gouille, nu comme un ver, exactement comme le disait la rumeur. Je reste immobile et retiens ma respiration, de peur que le moindre de mes gestes m’arrache à ce moment.

Il est sous l’eau et ne laisse dépasser que son nez. De la vapeur s’en échappe. Je me décale sous le sapin pour me protéger de la pluie, même si à ce stade je suis déjà presque trempé jusqu’aux os. Et là j’attends. Je sens mes épaules se frigorifier et commence à être secoué de frissons. Je frappe mes bras contre mes flancs, me frotte les mains, bats des pieds. J’attends.

Il se redresse, sort de la gouille, retourne s’abriter sous son parapluie et s’installe sur un rocher, d’où il regarde immobile les petits points blancs des lampadaires de la vallée. Il me tourne le dos. Je contemple alors la gouille d’encre. Je me demande pourquoi je me fourre toujours dans des situations pareilles, j’ai froid, il pleut, il fait nuit noire. Mais c’est moi qui l’ai voulu. Je me déshabille, me jette à l’eau dans un semblant de plongeon, je hurle aussi quelque chose mais ne sais pas quoi et m’écorche au passage les genoux sur les cailloux du fond.

J’aimerais n’avoir rien d’autre que le nez qui dépasse, comme lui, mais impossible, l’eau est beaucoup trop froide. Je le rejoins d’un bond. Il lève légèrement son parapluie et l’approche de moi. Nous restons comme ça, nus et silencieux, à sécher dans le vent.