parution janvier 2013
ISBN 978-2-88182-883-6
nb de pages 224
format du livre 140x210
prix 28.00 CHF

où trouver ce livre?

Acheter en version eBook :
en Suisse / en France

Rose-Marie Pagnard

J'aime ce qui vacille

résumé

 

Comment les parents de la jeune Sofia retrouveront-ils la force de vivre après sa mort ? Illmar, le père, lance alors le projet d’un bal qui réunira tous les habitants de la tour où il vient d’emménager avec sa femme – comme si les vies apparemment ordinaires de leurs voisins allaient les aider à comprendre le drame de Sofia et peut-être les sauver des eaux noires du chagrin. Mais tel un reflet du monde, la tour se révèle être un empilement de vies vacillantes, de destins tous farouchement tendus vers la douceur et la joie intérieure. 

J'aime ce qui vacille a reçu le Prix suisse de littérature 2014

Laudatio de Marion Graf

J’aime ce qui vacille, le onzième roman de Rose-Marie Pagnard, mêle les genres et les tonalités avec une évidence toute musicale. C’est un roman et c’est un conte, ou même une comédie ; une fiction primesautière et ironique, et un poignant livre de deuil personnel; une plongée dans les eaux noires du chagrin et de la culpabilité, et une explosion de couleurs, de matières et de mots chatoyants.

Deux ans après la mort de leur fille, toxicomane, ses parents, Sigui et Ilmar, semblent s’éloigner l’un de l’autre, chacun se retranche dans son deuil, face au vide : elle dans ses errances, en quête d’une vérité impossible, lui dans ses rêves et son travail de costumier de théâtre. Alors s’engage ce roman grave et dansant, sur le tranchant de la solitude et de l’amour, de la douleur et de la fête, entre la vie et la mort, la lucidité et la folie qui guette. Peu à peu, dans les sept étages de la tour vacillante où vivent Sigui et Ilmar, les portes s’ouvrent sur d’autres personnages assez excentriques, naissent des solidarités, autour d’un projet saugrenu et peut-être salvateur.

La perspective est surtout celle de Sigui, le livre est rythmé par ses retours en arrière, somnambuliques ou réalistes, et par les sollicitations et les interactions du présent, par tout ce qui la dérange comme une violence faite à son deuil, et l’arrache à son jardin noir. Exclamations et questions sans réponse, bribes de dialogues, rencontres et tohu-bohu métamorphosent peu à peu son monde intérieur.

A l’heure où domine l’autofiction, Rose-Marie Pagnard recourt avec bonheur aux détours de l’art et de l’imaginaire pour affronter la réalité.

 

                                                                        Marion Graf

 

Ce qu'en dit l'auteur (texte paru dans la revue des belles-lettres, 2012, I):

"Entre elle et lui un contrat moral est signé. Il oublie sa signature. Elle oublie cette histoire. Elle et lui ne se reconnaissent pas dans l'ascenseur. Dans un fatras d'intentions le contrat se perd. Un contrat aux conditions particulièrement rudes pour elle comme pour lui qui préfèrent l'oublier, se sentir libres, libres, libres, et en bonne santé. C'est dans l'air du temps. Cependant. Cependant ici et là des contrats tout aussi rudes sont à la lettre respectés, dans toutes sortes de domaines, entre deux personnes, voire entre une personne et elle-même, mettons, entre un écrivain et lui-même. 

Plus je veillis, plus je suis consciente de cette étrange anticipation. Longtemps avant de tracer le premier mot d'un roman, ce symbolique contrat occupe mon esprit (c'est à la fois grave et excitant). D'une part je sais que je m'y mettrai, à ce roman, oui, la chose est entendue au plus profond; d'autre part je ne sais plus rien, je me sens dans mes petits souliers, un peu,  comme avant un mariage secret, radical (divorce interdit), aventureux, plein de responsabilités envers moi  seule quoi qu'il arrive (ce dernier point surtout me trouble).

Sur cette confidence absolument inutile au lecteur, je me permets une remarque utile à la vérité. J'ai quelquefois l'impression que l'art est considéré comme le sujet unique de mes romans. Or, c'est un sujet parmi les autres, un sujet que j'aime, mais qui ne saurait réduire, dans ces romans, la vie des personnages, la vie prosaïque, ou poétique, l'intrigue, le romanesque..." Rose-Marie Pagnard

biographie

Rose-Marie Pagnard a notamment publié La Période Fernandez (1988, Actes Sud, prix Dentan), Dans la forêt la mort s’amuse (1999, Actes Sud, prix Schiller), Janice Winter (2003, éditions du Rocher, Points Seuil), J’aime ce qui vacille, 2013, Zoé, Prix suisse de littérature).

Jura l'Original

« (…) Par la magie de son écriture, toujours ciselée, de son imagination fertile, Rose-Marie Pagnard transcende l’épreuve du deuil et de la perte d’un enfant. » 

Revue Educateur

"(...) Un roman qualifié unaniment de poignant et chatoyant." 

Le Quotidien jurassien

"A n'en pas douter, ce roman au pouvoir évocateur dense est un fascinant et terribe chantier qui oblige ses humains personnages - notamment par la métaphore costumière et théâtrale - à endosser le costume de la vie (en cueillant ses fruits) et à poursuivre l'habillement social même quand un enfer irréversible s'installe.

Sur le fil d'une explosive contention, avec pour outil masochiste le couteau de la compréhension et du verbe (...), tête sans repos, dopée de lucidité et dotée de son périscope de démiurge, Sigui Reich est la mère qui souffre et enquête. Elle cherche à l'extérieur, au milieu de ceux qui vont et viennent et semblent ne souffrir de rien, dans la ville dure et ses rues, sur les traces des destructeurs ignobles, dans les photos, dans les odeurs, dans d'assaillants objets de Sophia, l'enfant mort. Prisonnière d'un flux et d'un reflux qui tantôt l'éloignent, tantôt la rendent à son époux-amour Illmar, elle vague à l'intérieur d'elle-même, se cogne à son enveloppe de vivante, actionne les filets de la colère; pantin de son drame intime de mère sans fille, elle se cannibalise avec le passé dévorant, se blesse aux griffes de la culpabilité, se mue en ourse sauvage et furtive dans la cité matérielle.

[...]

Dans ce roman bouleversant, où la douleur sourde et hurle, et qui est autant un hymne à la vie qu'à l'enfant disparu, le redoutable refrain de la colère et de la peine n'a pas toujours sa réponse apaisante, si ce n'est peut-êre dans l'art littéraire qu'il engendre, entre autres actes lumineux de l'existence." Pascale Stocker

L'Hebdo

"Personnel et poignant, le récit de cette tentative désespérée et burlesque pour tromper le malheur est un bijou littéraire au parfum de rires et de larmes.

Culpabilité. Sur le fond, Rose-Maie Pagnard décrit avec une finesse incomparable le travail de sape de la mort dans le couple, les blessures qu'elle inflige chaque jour qui passe, le fossé qu'elle creuse autour des parents en deuil, les coupant du monde, s'ils n'y prennent pas garde, secondée par la cruelle culpabilité qui les gifle sans pitié au petit matin. Qu'auraient-ils dû voir, faire, dire, lorsque Sofia tombait dans la drogue, la dépendance, la maladie, le mensonge? Que fuyait Sofia en choisissant la drogue contre eux? L'ont-ils mal aimée? Leur douleur n'est pas la même, et ils ne la partagent pas, le chagrin du père d'un côté, celui de la mère de l'autre, "les deux posés comme des plantes en pot sur le bord d'une fenêtre avec vue sur le vide". (...)

Sur la forme, quelle langue! Quelle musique aérienne, fleurie, tragique, susurrante, fluide, imagée et enchantée! Mêlant tons et registres, passant de la voix intérieure de Sigui à celle de ses voisins, le texte de Rose-Marie Pagnard fait naître des émotions que l'on croyait oubliées, et creuse en nous lecteurs un sillon mémorable et avide." Isabelle Falconnier

Le Temps

"Dans J'aime ce qui vacille, Rose-Marie Pagnard réalise un tour de force: restituer avec réalisme les souffrances passées et jamais effacées en les nimbant d'un halo de tendresse, de fantaisie aussi et de légèreté." Isabelle Rüf

Le Courrier

"Comment vivre après la mort d'un enfant? Rose-Marie Pagnard convoque l'art, l'amitié et une folle imagination au chevet de la douleur. Libre et bouleversant.

(...) En transformant ce deuil impossible en une matière littéraire riche, poétique et sensible, qui éclaire aussi le reste de son oeuvre, Rose-Marie Paganrd impressionne.

J'aime ce qui vacille est le roman de la mort de Sofia et de la douleur de ses parents, le récit à deux voix d'un chagrin sans fond et de la vie qui doit continuer." Anne Pitteloud

Gloria Vynil

Porter en soi une amnésie comme une petite bombe meurtrière, avoir cinq frères dont un disparu, vivre chez une tante folle de romans : telle est la situation de Gloria, jeune photographe, quand elle tombe amoureuse d’Arthur, peintre hyperréaliste, et d’un Museum d’histoire naturelle abandonné. Dans une course contre le temps, Gloria et Arthur cherchent alors, chacun au moyen de son art, à capter ce qui peut l’être encore de ce monument avant sa démolition. Un défi à l’oubli, que partagent des personnages lumineux, tel le vieux taxidermiste qui confond les cheveux de Gloria et les queues de ses petits singes. Avec le sens du merveilleux et le vertige du premier amour, Gloria traverse comme en marchant sur l’eau cet été particulier.

Rose-Marie Pagnard jongle avec une profonde intelligence entre tragique et drôlerie pour nous parler de notre besoin d’amour.

Jours merveilleux au bord de l'ombre

Dans une petite ville des années 60, Brun, génial garçon de treize ans et sa  petite soeur Dobbie ne supportent plus la réputation de voleur qui menace la vie de leur père. Une terrible injustice, d’autant plus que le voleur, le magistral escroc n’est autre que leur oncle Räuben Jakob, directeur d’une fabrique de feux d’artifice et astucieux bienfaiteur... Passant de leur misérable logis à la villa de leur oncle, Brun et Dobbie pourchassent une vérité qui ne cesse de s’esquiver; d’ailleurs, n’y a-t-il pas de multiples vérités?

Inventifs et solaires, ils charment tout une bande de partisans de la justice. Dobbie s’amourache de chacun, Brun tient des propos désabusés d’adulte plein d’expérience, tandis que le comte Mato Graf, le professeur de violon, le marchand de cristal, les frères Jakob et d’autres se laissent aller à des comportements puérils qui provoquent, chez le lecteur, un indéniable sentiment de danger.

Le Conservatoire d'amour (2014, Zoé poche)

Le Conservatoire d'amour

Deux sœurs adolescentes, bien que soumises à leur père, lui faussent compagnie et fuguent vers leur amour de la musique. Elles prennent alors leur flûte et disparaissent. Le chemin du Conservatoire est pavé d’épreuves singulières, mais rien n’arrête Gretel et Gretchen qui veulent être admises au paradis de la Musique.

Un roman, un conte, une histoire de passion pour la musique, une enquête-opéra qui revisite la Flûte enchantée. Rose-Marie Pagnard est l’auteur d’une œuvre aux pouvoirs subtils, dix romans et recueils de nouvelles dont Janice Winter et J’aime ce qui vacille.

 

 

Le Motif du rameau, et autres liens invisibles

Maman Reinhold, ex-cascadeuse convertie en protectrice de l’innocent et dangereux Leonard ; Ben Ambauen, écrivain et chasseur de lièvres ; la fille d’un marchand de vaisselle transformée en héroïne de conte ; Ennry Pinkas, juriste dont la petite taille cache une imprévisible folie ; un extravagant éditeur qui se croit « sans imagination » ; la ville de Bergue et Tokyo la mégalopole : le lien entre ces personnages et ces lieux s’appelle Ania.

Ania, fille adoptée, élève forcée du Foyer des enfants spéciaux, est devenue l’épouse d’Ennry. Elle incarne ici l’amour absolu, mais aussi l’incroyable aptitude qu’ont certains êtres à supporter les vicissitudes de leur destin.

Ce roman à l’écriture musicale et ardente est un éloge à la force de l’imagination. « J’essaie de me relever, mais je suis fatiguée d’entendre la réalité et le rêve penchés sur moi à plaider chacun pour son compte, en japonais ! » Mais voici que le hasard saute dans l’histoire…

Le Collectionneur d'illusions

 

Les trois récits de ce livre se répondent par le thème de l’art et grâce à leur personnage principal, Cornelius. Dans «Le collectionneur d’illusions», il raconte comment son père, après sa ruine, suit à la trace, en parfait illusionniste, sa collection d’œuvres d’art perdue dans des hôtels et des restaurants de luxe. «Figures surexposées» est une véritable allégorie surréaliste de l’inspiration et de la création artistiques. «Le violon de ma mère» fait la part belle au pouvoir imprévisible de l’imagination grâce à la mère de Cornelius, une vieille aveugle qui invente un monde invisible.

 

Postface de Doris Jakubec 

 

J'aime ce qui vacille: extrait

 

Chapitre 2

 

Illmar envoya l'invitation aux habitants de la tour, aux costumiers, perruquiers et accessoiristes du théâtre, aux membres de l'Orchestre du Solstice d'hiver, à Paulet et à sa mère, enfin à sa fille morte Sofia Reich. Sur l'enveloppe destinée à Sofia, à l'adresse de l'ancien appartement, les lettres couraient dans tous les sens, tels des vers de terre aveuglés par une résurrection brutale. Pour cette tâche étrange il avait mis ses lunettes de travail; après tout, organiser cette fête était un travail, tirer Sigui hors des eaux noires l'était également - en vérité il s'agissait de ne pas hurler, de ne pas battre brusquement en retraite devant ce projet, cette tentative supplémentaire, la toute dernière.

 

De son côté Sigui enquêtait, cherchant des lieux que Sofia aurait fréquenté durant les années de sa vie de toxicomane, comme si Sofia s'y trouvait encore, à guetter l'arrivée de sa mère ou de son père accouru pour la sauver. Ce sentiment de Sigui, qu'elle était en retard, pour toujours inexplicablement en retard, ne reposait sur rien de réel, puisque durant ces années il avait été matériellement impossible de suivre jour après jour la vie de Sofia. Mais une horloge aux chiffres fantasques poursuivait à l'intérieur de Sigui un travail de sape, pas de paix, pas de répit.  Il arrivait qu'après minuit elle entende le téléphone hurler. C'est un rêve disait Illmar. Il arrivait qu'aux premières heures du jour une voix l'appelle. Referme la fenêtre, disait Illmar. Somnoler, ou simplement entrer dans un grand magasin par une porte et ressortir par une autre porte, ni vu ni connu, évoquait subitement une chasse à l'homme avec suite et fin: trafiquant plaqué au sol, Sofia par un ressort magique se relevant de sa petite paillasse sur des eaux limpides. Il arrivait donc des morceaux de bravoure de ce genre, vieux d'un siècle, inoubliables, répétés comme les échos d'eux-mêmes.

Quelquefois le sentiment dominant de Sigui était de se trouver là où personne n'avait besoin d'elle. Par exemple quand elle se livrait à ces prétendues enquêtes dans des lieux désormais sans intérêt. Dans ces conditions pas d'urgence. Pas d'heure. Elle traîne d'une rue à l'autre, la ville est vaste, des filles et des garçons portent ce masque aux ombres blanches que Sofia portait aussi, il arrive qu'une de ces filles s'élance vers Sigui, la bouscule, lui jette sur l'épaule la cendre de sa cigarette, lui rie au visage avant de se transformer en fumée vacillante. Reviens, pense alors Sigui, reviens vers moi, je t'aime telle que tu es.

Au cours de ses expéditions, au printemps et au début de l'été, Sigui visita une boutique de jouets, deux cafés, un dortoir municipal pour sans-abris, une crèche pour enfants handicapés. Sofia y avait-elle travaillé comme il avait été dit, y avait-elle seulement mis les pieds, y avait-elle habité (par exemple dans ce dortoir)? Bref, y avait-elle joué un rôle? Rôle d'employée temporaire, ou de cas social, ou rôle inexistant, mystère, cette zone de la vie de Sofia demeure brumeuse, en partie parce que Sigui a maintenant peur de poser des questions, d'ajouter à cette douleur plantée sous sa peau. Si cette douleur pouvait s'envoler dans l'espace, disparaître comme la colombe surprise au matin sur le mur du balcon! (Mais cet oiseau reviendra.)

Un jour, dans la ruelle où Sofia et son mauvais génie avaient un temps habités, le soleil avait fait scintiller sous les yeux de Sigui un petit objet en métal,  sur le sol. On aurait dit une fente argentée dans la pierre, un indice capital de l'explosion imminente du quartier, ou alors la promesse d’un recul du temps de trois, dix ans au moins, débouchant sur un paysage d'herbes inoffensives parsemées de fleurs et de promeneurs tous décorés de médailles extravagantes sur leurs uniformes de pères et de mères. Pourquoi t'arrêter, Sigui? Mais personne n'est là pour la retenir. C'est de cette façon qu'un détail vous tue, pas le temps de se protéger, ou pas la force, déjà grouillent les scènes aux pleurs inutiles. Sigui s'était donc penchée sur cet objet, s’était abandonnée à des pensées enroulées tout d'un coup autour de la vision de sa fille en fée clochette emportant dans son sillage une nuée d'enfants prêts à quitter leur petit lit pour lui manger dans la main. Quelle sorte de nourriture? Oh des choses, d'horribles choses, car il avait été dit, ou prouvé, ou supposé que Sofia, à l'exemple de ses semblables, s'était adonnée au commerce de ces choses illicites et mortelles. La conscience de Sigui examine avec effroi ce rôle possible de Sofia, elle essaie de le couper en quatre puis en douze comme un rapport compromettant mais il brille, dans cette ruelle et partout ailleurs, plus ou moins lourd, plus ou moins caché au reste du monde. Dans la ville, des drapeaux aux couleurs pures, cinq cent mille habitants, pas trace de révolte parentale, silence sur cette question de commerce, etc., les pères et les mères dorment tranquilles. (Ceux qui éprouvent une légère inquiétude s'imaginent capables de changer à eux seuls, in extremis, le destin de leur enfant, mais in extremis signifie trop tard.)

Mais, ce possible rôle, ou partie de rôle, joué par Sofia? « Sofia - rêvait Sigui dangereusement éveillée - viens dans mes bras, j'aimerais sentir tes joues rondes... » - « Je n'en ai plus, maman, fini! Je ne peux rien t'expliquer!»-«Mais au moins peux-tu me dire, entre nous,  si tu te rends compte, Sofia, du mal que tu propages. Une victime doit-elle à son tour crier des victimes? » - « Ne te mêle pas de ça, maman,  ici le chagrin rend très mauvais ou très bon... »

Aussitôt la fièvre de Sigui se répand ailleurs, à la poursuite de trésors pathétiques enfouis au large des apparences, dans la moelle épinière de Sofia, sous son front, parmi ses cheveux de sorcière. Et Sigui chemine ainsi jusqu'au cerveau de sa fille: « Jamais je n'ai mieux vu la beauté de ma fille », dit-elle, observant le cerveau grand ouvert de Sofia.  Elle y découvre des poissons colorés glissant sur des molécules d'eau. Le lobe temporal supérieur, la matière blanche et la matière grise, les plis circonvolutionnaires, les méninges aux caves grouillantes de sirènes et de gyrophares, tout y est, semble-t-il. Mais Sigui se souvient avoir appris de source médicale qu'en réalité il y a eu inflammation ici et là, et perte de matière dans telle et telle zone et qu'il est impossible de savoir si ces dégâts, dans le cerveau de Sofia, doivent être appelés causes ou conséquences de sa dépendance. « De fil en aiguille, dit Illmar subitement lui aussi penché sur ce fragment de vie nous voici enfin devant 1'énigme! Je te prie, Sigui, de ne pas y toucher, c'est d'une extrême fragilité et préciosité, bien qu'un peu grillé par endroits ! » - « Oui, mais j'aimerais comprendre.»Posément, Illmar affûte sa craie de tailleur et il écrit sur sa table:

victime <=> acteur

cause <=> conséquence

Puis il efface une lettre après l'autre, il est épuisé, accepter de ne pas tout comprendre exige de la force et de l'humilité, ainsi qu'une mélancolie, un don, un trèfle à quatre feuilles glissé entre les pages de la mémoire.

Notre fille, dit Illmar, le riche cerveau de notre fille! Un cerveau adolescent jusqu'à la fin! Pur d'intentions! Toujours! Un cerveau de seize ans! Sigui, les drogues sont riches de consolation, paraît-il, est-il écrit quelque part, mais ça ne concerne pas Sofia!

De quoi Sofia aurait-elle eu besoin de se consoler,  ils cherchent, des nuits entières, ils ne trouvent pas de réponse, muets de culpabilité.