parution décembre 2006
ISBN 978-2-88182-577-4
nb de pages 272
format du livre 140 x 210 mm

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Catherine Safonoff

Autour de ma mère

résumé

Une vieille femme perd la mémoire, perte qui incite sa fille unique à reconstituer le passé comme elle peut. Au travers de bribes de souvenirs et d’incidents quotidiens, la narratrice cherche à gagner l’affection de sa mère. A l’opposé du récit de deuil qui honore un parent défunt, Autour de ma mère est un carnet de bord tenu à chaud pendant trois ans, un journal poétique parfois noir, souvent cocasse, écrit contre le regret, l’amertume et la mort. Quête d’amour filial qui se conjugue avec la tentative tragi-comique mais passionnée de retrouver un amant fugitif. Quel amour l’emportera, celui pour la mère ou celui pour l’amant ? A ce dilemme, la narratrice donne une réponse singulière.

Ouvrage disponible en poche : http://editionszoe.ch/livre/autour-de-ma-mere-2

 

biographie

Catherine Safonoff, née à Genève en 1939, vit et travaille dans cette ville qui habite nombre de ses romans. Après avoir collaboré, comme critique littéraire, au Journal de Genève et à la Radio Suisse romande, et participé à la création de scénarios pour des films de Maya Simon, l’écriture devient et demeurera sa principale activité.

L’art du quotidien, du mot juste, de la phrase nerveuse, des amours perdues mais toujours présentes et à venir, de l’angoisse transformée en qualité de pensée et d’écriture. Catherine Safonoff excelle dans le récit personnel. Sa plume taille dans la chair humaine sans s’attendrir ni sur elle ni sur les autres, avec dignité et un talent littéraire venu de son expérience et de ses immenses lectures.

Catherine Safonoff a reçu de nombreux prix. Les principaux sont les suivants:  Prix quadriennal de la Ville de Genève en 2007 (dont les lauréats avant elle sont entre autres Jean Starobinski, Robert Pinget et Nicolas Bouvier, Prix fédéral de littérature 2012 avec le Mineur et le Canari, Prix Ramuz en 2015 pour l'ensemble de son œuvre.

 

24 heures Lausanne et région

« Ce roman est un double deuil : de l’amant et de la mère. On en sort soulagé, apaisé. » (Julien Burri)

Le Courrier

« Tout tourne ici "autour de la mère", c’est-à-dire autour de la nécessité – et du difficile travail – d’aimer et de se faire aimer, de pardonner et de dire adieu. » (Anne Pitteloud)

Livreshebdo

« Trop peu connue en France, il faut la découvrir. » (Jean-Maurice de Montrémy)

Reconnaissances

En vingt-cinq brefs tableaux, une auteure parcourt sa vie, prenant pour repères ses propres livres. Elle récrit son vécu, le change et le renouvelle, apporte aux heures sombres des touches claires. Elle joue. Une écriture réfléchie, tendue, qui s’interroge sur les liens parentaux ou passionnels, faillibles, parfois douloureux.

Reconnaissances est une reconnaissance de dette. Dette envers les lieux et les êtres propices, envers la chance aux multiples visages, dette infinie envers le vivant.

La distance de fuite

L’expression la distance de fuite vient de l’étude des animaux. Distance ici désigne l’espace protecteur que veille à garder autour de lui l’animal dont la seule défense est la vitesse de sa course.

L’expression m’a frappée comme image poétique touchant également les rapports humains : eux aussi sont faits de distance relative, de recherche du meilleur lien possible, proche ou lointain.

Ce livre ne fait pas tant l’éloge de la fuite que du refuge qui l’oriente: les cabanes de l’enfance, un jardin, le bord d’un lac, un regard ami, une chambre à soi, la lecture.

Le titre n’est donc pas de mon invention. Il m’a paru traduire la double idée de fuite et de refuge. Si l’écriture a quelque chose d’un mouvement de fuite, en même temps elle cherche à rejoindre ce lieu d’intime hospitalité, un livre : écrite, la distance deviendra peut-être lien.

C.S.

Le Mineur et le Canari (2016, Zoé poche)

Le Mineur et le Canari

« “De quoi parle votre livre?” m’avait demandé le docteur Ursus. – D’un éléphant dans une cristallerie, j’avais failli répondre, puis dis, “de vous et de moi. De l’effet que vous me faites.” »

C’est ainsi que la narratrice résume ce roman scandé par ses séances avec l’irrésistible Docteur Ursus. Le cadre de la thérapie donne à l’analyse du désir amoureux toute sa saveur mélancolique ou gaie.

« On savoure ces courts chapitres comme autant de miniatures, instants volés, événements minuscules, subtiles méditations, réflexions essentielles, le temps, la mort, le désir. Au bout du compte, c'est la vie qui gagne. Et la littérature.» Télérama, Michel Abescat

Le Mineur et le Canari

Une femme s’éprend de son thérapeute, le Docteur Ursus. Une situation qui, d’emblée, empêche l’expression simple des sentiments et des désirs. Aussi bien est-ce, pour cette femme, l’occasion idéale d’aimer. Dans ce cadre protégé, surveillé, rien de malheureux ne peut lui arriver. Enchantée au sens fort du terme, la patiente écrit. Dérivé en récit, l’amour imaginaire se trouve ainsi conforté, amplifié.

Tout de cet homme plaît à la narratrice, son regard, sa voix, ses vêtements, sa bienveillante et imparable logique. Elle l’écoute, le dévore des yeux, le respire. Il suffit, ici, que la bonne distance soit observée et l’amour impossible ira à l’infini…

Mais un livre doit finir, et le récit lui-même, qui a longtemps porté la narratrice, l’avertit de revenir à la « vraie vie ». Quant au canari, son symbole vient d’une ancienne tradition. Naguère, on emportait au fond du puits de charbon un petit oiseau chanteur, qui avertissait du grisou mortel son compagnon le mineur.

Ouvrage disponible en poche : http://editionszoe.ch/livre/le-mineur-et-le-canari-1

Autour de ma mère (2011, Zoé poche)

Autour de ma mère

« Ces années-là, je tentai d’oublier mon dernier homme et de soutenir ma première femme qui entrait dans la mort. »

Retour, retour (2003, Zoé poche)

Retour, retour

« Ces premiers moments ont été décisifs. Moi cependant je ne décidais rien, presque rien, si vite me suis laissé mener, privée d’une manière ou de l’autre de mon bon sens, d’un minimum de bon sens. Ce qui avait fondu sur moi à peine hors du train, cette sensation qui faisait du retour en pays connu une arrivée en pays inconnu, n’était pas nouvelle, quoique cette fois tellement plus accentuée. Elle était prévisible et, semblait-il, j’aurais pu me ressaisir, éviter ce vers quoi je me suis avancée, fermant les yeux juste assez pour continuer. »

Un faux départ oblige une femme à revenir sur ses pas. Elle se terre, clandestine, dans sa ville natale.

La Tête de ma femme (2003, Minizoé)

La Tête de ma femme
Au nord du Capitaine

Une femme est tombée sous le charme d'une île qui, longtemps, lui prodigue ses dons simples. Promenades par les sentiers, musique d'une autre langue, la mer, les bateaux. Un jour, la visiteuse rencontre le Capitaine Rouge. C'est un homme de sac et de corde, mais sa voix et sa prestance ravissent l'étrangère.

S'ensuivent les péripéties classiques des amants – promesses, mensonges, chassés-croisés, barrages contre les moulins à vent. À l'école du Capitaine Rouge, ce maître de l'envers des choses, la narratrice perd quelques illusions.

Demeurent à la fin les objets, témoins humbles et fidèles. Demeurent les lieux, parfaits, d'une aventure triviale – une maison et un jardin  dans le pays gris et, là-bas, l'île aux sortilèges, plus vraie maintenant qu'elle a des ombres.

La Part du fleuve (1997, Minizoé)

La Part du fleuve

extrait

 

Mi-mars, taille des arbres, vent du nord et beau temps. Monsieur R. grimpe dans les arbres et scie et coupe avec vigueur. Je ramasse et j’entasse les branches. Il y en a partout dans le verger, pourquoi ramasser juste sous Monsieur R.? Pour qu’il me remarque. Une branche me tombe sur la tête. Pardon, me dit une voix dans le pommier. Monsieur R. s’excuse pour moi et plus tard me dit que j’ai bien travaillé. Il boit une bière, me montre la photo de son petit garçon et part au volant de la camionnette remplie de branches. Éclat blanc de son sourire.

 

À midi Léonie pleurait au téléphone, affolée. Elle a perdu les talons de versements postaux, est en retard pour sa déclaration d’impôts, en a assez de vivre, veut se jeter par la fenêtre. Après le jardinage, je passe chez elle. Nous avons retrouvé les reçus et j’ai écrit une lettre aux impôts. Léonie regardait la télévision et ne pleurait plus.

 

Dans un livre sur l’asile de La Borde, j’apprends que tous les «fous moyens» fument des cigarettes. Aussitôt je me classe dans la catégorie des fous moyens, décrits comme des «trublions intermédiaires pas tellement éloignés de la normopathie et pour cela encombrants dans les asiles, des êtres qui sont dans le brouillard, dans l’érotique mal éclos».

 

L’autre jour, j’ai annoncé à O. que j’arrêtais tout et que ça me faisait très peur. Va lentement, m’a-t-elle conseillé.

 

Il faisait doux, c’était avant ces jours de bise. Je rentrais de la ville à bicyclette, contente de mon cours du mardi soir. J’arrivai à ce chemin sous les chênes après la montée. Une grenouille était à moitié écrasée. Son ventre tourné en l’air respirait encore mais les pattes étaient en bouillie. J’ai ramassé un gros caillou et achevé la grenouille, lui promettant d’aller écouter ses frères et sœurs un soir de juin, près d’un étang que je connais.

 

Taches sombres sur le gravier. Je les touche et flaire mes doigts. Ce n’est pas le carburant de la tronçonneuse de Monsieur R., c’est la sève du vieux bouleau qui coule par ses branches coupées. La sève n’arrête pas de goutter, sensation que l’arbre va se vider de son sang par ses moignons.

 

Je persiste avec mes draps propres, mes oreillers tapotés, mes couvertures secouées par la fenêtre. Maniaquerie de mon lit bien fait, comme si un beau matin je me réveillerais innocentée, nouvelle.

 

Téléphoner à Léonie avant ma promenade ou après? Pour bien faire, il faudrait téléphoner plusieurs fois par jour. Pour vraiment bien faire, il faudrait passer chez elle plus souvent. Je raccrochai le combiné et murmurai de vilaines choses. J’approchai mon front du chambranle de la porte comme si j’allais me taper la tête là-contre et répétai à voix basse d’autres choses encore moins convenables. Léonie voulait un passeport magique pour son dernier voyage. Comment le lui délivrer?

 

Je sortis précipitamment de chez moi, marchai jusqu’à l’angle du chemin, Léonie à mes trousses, revins sur mes pas, repartis en ville à vélo, entrai au Cinélux. Le film était Japón, que je trouvai magnifique et je sortis du cinéma fortifiée. Dans ma boîte aux lettres, il y avait une coupure de journal, une critique qui éreintait mon dernier livre. Je froissai le papier et le jetai. Léonie aussi m’en voulait, m’en voulait obscurément depuis longtemps. Arrête, me souffla O., arrête de penser des bêtises. Je mis la radio. Quelqu’un disait qu’il n’écrivait que par émotion et passion, que par élan, désir, admiration, reconnaissance, que la littérature et la poésie, si elles en étaient, s’écrivaient dans le respect, l’amour, la bienveillance, la compréhension et le pardon.

 

Je repensai à la vieille femme du film Japón, à l’humble admirable vieille Ascen. Je revis comme elle cueillait l’araignée au fond du baquet à lessive, je revis ses mains déformées par les travaux, ses mains calleuses qui faisaient un bruit rêche quand elle touchait l’épaule de l’homme qu’elle sauvait de la mort. Je revis les larmes de cet homme rouler sur la peau ridée d’Ascen. Elle me tendit les mains.

 

Mercredi au café de la Galerie, Jacob, air angélique, maintien réservé, a lu son texte, une ambitieuse affaire au style hérissé et complexe. Ensuite il est resté debout avec sa bière au coin du comptoir, inapprochable, son air angélique, il m’a semblé, teinté de dédain. Toutefois le lendemain soir, comme j’attendais en voiture au feu rouge devant l’Université, une silhouette a traversé le carrefour à vélo. C’était Jacob, sans veste, sur une vieille bicyclette de femme, l’air frigorifié et un peu perdu et soudain, rétrospectivement, j’ai compris quelque chose à son texte difficile.

 

Nous sommes cinq élèves au cours de grec, dont ce monsieur à qui je ne reviens pas. L’étude de la langue grecque ne nous donne-t-elle pas un dénominateur commun? J’ai fait des politesses à ce monsieur, il les a ignorées et ça me vexe. Je n’aime pas ne pas revenir à quelqu’un.

 

18mars, radio. Les Américains bombardent l’Irak. Journal de Franz Kafka, 2 août 1914: «L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. – Après-midi piscine.»

 

En 1991 et 92 – guerre du Golfe et mort de mon père – je me référais constamment au Journal de Kafka. Mon exemplaire est bourré de signets, beaucoup de passages sont cochés en marge. J’écrivais avec le portrait de Kafka devant les yeux, une petite photo découpée dans un magazine et mise sous verre avec un cadre brun. Parfois je la retournais contre la table, ne supportant plus le regard de Franz Kafka, sa terrible, terriblement douce exigence. Je trouve entre les pages du Journal un billet jauni où j’ai griffonné: arrête tes discours ivres à F.K.! Et cet autre: L’océan Kafka roule vers les bords où attendent ses orphelins.  

 

Samedi 22 mars. Jardinage de 11 heures à la tombée de la nuit. C’était imprévu. Travail d’abord ingrat, on n’en voit pas le bout. J’ai commencé par le plus difficile, la taille de la glycine, qui parfois fleurit, parfois pas. Puis j’ai zigzagué d’un coin broussailleux à l’autre, grattant, ramassant, entassant, rattachant, perdant un sécateur, retrouvant une faucille. Au bout d’un moment, mon manque de méthode lui-même s’est avéré efficace et j’ai eu l’impression d’être à moi seule plusieurs ouvriers bien organisés. J’ai nettoyé le débarras sous l’escalier, graissé les outils, rangé la          petite cabane derrière le buis, où se trouve toujours la paire de chaussures noires de N. Je ne jetterai jamais ces chaussures.

 

Dimanche matin. Au téléphone Léonie me dit qu’elle est démoralisée, elle n’a pas envie de venir. Je propose d’aller la chercher en voiture. Non, non, si je viens, je prendrai le bus, pour le moment j’ai mal à la tête. Moi: j’ai acheté un gâteau, viens, ça te fera du bien de prendre l’air. Elle: oh, prendre l’air! Parfois elle vient, parfois le téléphone sonne de nouveau et Léonie me dit que décidément elle est trop peu bien, elle ne viendra pas. J’insiste mollement. Quand il pleut, la question de la visite est tranchée.

 

J’essayai d’écrire une fiction. Intrigue, personnages, tout serait inventé. Toutefois au bout d’une trentaine de pages, je cessai de croire à cette histoire, déchirai mes pages et me lançai dans le récit de ma vie que j’abandonnai aussi et c’est alors que je dis à O. que j’arrêtais tout et qu’elle me répondit: va lentement.

 

Léonie regarde la guerre en Irak à la télévision. Au téléphone, les yeux sur l’écran, elle me retransmet la guerre. La ligne coupe. Je rappelle. Léonie poursuit son reportage, le téléphone coupe de nouveau, je ne rappelle pas.

 

Rue de la Rôtisserie, 19 heures. Alia S. se reconnaît de loin, chevauchant une lourde bicyclette à laquelle sont arrimés plusieurs sacs et cabas au guidon et à l’arrière. Épais manteau à capuchon de fourrure rabattu sur le front, gants, bottes d’hiver. Elle met pied à terre dans la montée sous le temple de la Madeleine, pousse lentement son vélo, se remet en selle devant l’Uniprix. Un grand escargot au cap obstiné. Il paraît qu’elle a perdu la raison, s’emmitoufle pareillement à cause d’ennemis qui la harcèlent jour et nuit, armés de lance-flammes. Voilà quelqu’un que son combat intime met à l’abri de toutes les guerres. Elle n’a pas d’âge. La première fois que je l’ai vue, avec ses parents et sa petite sœur, elle avait huit ou neuf ans. Les S. revenaient d’un long voyage en Asie. Alia était alors une frêle fillette aux grands yeux, elle dansait en retroussant les doigts, torse et hanches minces serrés dans un sarong. La voici maintenant harnachée comme un chevalier du Moyen Âge. Peut-être que, cachée sous le barda, la petite danseuse est toujours vivante.

 

Soir, pièce à la radio écrite à Bagdad pendant les guerres du Golfe par une Irakienne. Pas d’accusations, pas de plaintes, pas d’allusions politiques. Ensuite l’auteur parle de son œuvre: la guerre, les ravages, les morts, l’exil, j’ai connu cela mais je n’ai pas voulu

 

l’écrire. Une seule chose a compté dans ma vie, aimer quelqu’un, être aimée de quelqu’un. J’ai vécu ou survécu grâce à cela. J’écris sur l’amour personnel, j’écris sur l’unique entreprise qui vaille au monde, aimer quelqu’un.

 

Après-midi avec Rémy, quinze mois. Il a un grand attachement pour Doudou, un hippopotame mou recouvert de tissu éponge verdâtre. La peluche est devenue morveuse, croûteuse, malodorante. Parfois l’enfant me la tend mais sans la lâcher. Sucé, cajolé, trituré, Doudou est la chair d’une chair originelle. Je me demande quand Rémy quittera son Doudou et par quoi il le remplacera. Il s’endort, tétant la queue de son hippopotame. Je me demande quels sont mes objets transitionnels et vers quoi ils me transitionnent.

 

Katerina m’envoie son dernier recueil de poèmes en grec. J’essaie d’en traduire un. J’ai tous les mots en pièces détachées mais je n’arrive pas à les remonter en français. La nuit suivante je rêve d’espèces d’idéogrammes où s’entrecroisent deux caractères grecs, phi et psi, qui forment sur deux piliers décrépits deux bouquets orange composés de tulipes et de couteaux. Le poème de K. parle de fleurs et de couteaux. Il y a dans le rêve une maison invisible, un chemin éboulé et très raide y mène, c’est dans le sud, il y a de grands agaves déchiquetés.

 

Je me rappelle l’hiver dernier, un hiver gris et froid tendu par une sorte de courage mécanique. On écrivait tous les jours, à 16 heures on rangeait les papiers et on partait marcher. J’allais d’un bon pas dans le froid, toujours le même parcours, la nuit tombait, de retour je montais le chauffage, faisais du thé, un peu de ménage, des exercices de grec, écoutais la radio –oui, un bon hiver régulier et les longs soirs étaient assez heureux, tout autour de la maison c’était un beau froid noir et muet.

 

Dernier dimanche de mars. N’ai pas écouté les refus de Léonie, suis passée la chercher en voiture. Nous avons marché à petits pas jusqu’à l’annexe du musée d’ethnographie. Arbres en fleurs, chants d’oiseaux. Les objets étaient très beaux, boîtes sculptées, quenouilles, corbeilles, cloches, harnais ornés de perles et de grelots, tabliers brodés, poteries. Puis une tasse de café à la maison et j’ai raccompagné Léonie à l’arrêt du bus. Elle était contente, moi aussi. Soirée douce, parfum des plantes. J’ai rabattu la vigne, arraché deux pieds pourris mais deux autres vivent encore, les bouts taillés gouttent. Partir avec G. et l’enfant dix jours? Oui. Me pousser dans le dos.

 

Le monsieur qui ne m’aime pas au cours de grec ressemble à Thomas Bernhard. Je continue à lui faire des politesses, je refuse ma propre antipathie.

 

Il y a quelqu’un? Accroupie, je creuse une rigole autour d’une plate-bande où j’ai planté des fleurs. Dans la rigole je mettrai des morceaux de tuile pour retenir la terre. Un petit garçon a posé la question, il est entré dans le jardin avec sa trottinette, il pleure, sa mère n’était pas à la maison quand il est rentré de l’école. Il y  a quelqu’un: la question est encore plus belle, posée par un enfant. Nous partons à la recherche de sa mère.

 

Braves bottines brunes à la vie dure. Je les revois neuves, marchant joyeusement à travers la plaine de Plainpalais. C’était la fête de la musique, j’avais rendez-vous avec H., j’aimais H. alors. Je revois mes chaussures des années plus tard, un 7 mai, marchant joyeusement vers l’aéroport où N. arrivait pour la première fois. H. s’est effacé, N. ne s’efface pas encore et les bottines brunes sont toujours là, à peine si le talon est un peu éculé. C’était beau d’aller à la rencontre de quelqu’un, je marchais le dos droit et la tête haute.

 

Monsieur Dejeu, le garagiste, m’informe que les cardans qu’il appelle cardons sont foutus mais que je peux quand même rouler. Ne pas dire à G. que j’ai d’épouvantables visions d’accident sur l’autoroute. Elles disparaîtront quand je tiendrai le volant.

 

Je répète à Léonie que je serai loin dix jours. Elle finit par enregistrer et me dit, quelle horreur. Comment, quelle horreur? demandé-je. Quelle horreur pour moi, répond-elle, puis elle reprend son babil à propos de son dentier, de la chatte de Monsieur Schwarz, des primevères dans la cour de l’immeuble, des milans noirs qui, affirme-t-elle, attaquent les nids. Depuis quatre ou cinq ans, elle est fascinée par ces rapaces bruns qui émettent en vol des trilles flûtés. Les planeurs sont peut-être pour elle une image du ciel.

 

D’un côté le mot horreur, seul et nu, de l’autre le petit babil. Une épouvante se tapit au fond du babil qui ne la cache pas.